L’avenir dure longtemps… le passé aussi

« Le film est un matériau (fragile), un produit et une valeur (fluctuante), en même temps qu’il est (ou qu’il supporte) une œuvre d’art ou un moment de la pensée contemporaine. Le film est terriblement mortel, plus que n’ importe quel autre signe, objet, de l’expression humaine. »

Jean‑Pierre Jeancolas in Positif (n° 269 ‑ 270, juillet ‑ août 1983)

 « S’il avait existé des images de la Révolution Française, ça m’aurait énormément intéressé de les voir ! « 

Jocelyn Termeau, Responsable Patrimoine pour Centre Images

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De la même manière qu’il existe des archives papiers, l’image est une nouvelle source à conserver. Et l’enjeu est de sauvegarder en urgence le patrimoine d’images animées, la pellicule goûtant peu les assauts du temps. Ce rôle est dévolu, en France, aux cinémathèques, dont le premier représentant est l’AFF (Archives Françaises du Film), créées en 1969 et liées au Centre National de la Cinématographie.

Dans la démarche des cinémathèques, il est souvent question de mémoire et identité. Certaines, comme en Bretagne (inaugurée en 1986) et ou Corse (1999), existent notamment pour ces questions évidentes d’identité locale. Créé en 2006 et basé à Issoudun, le centre d’archives de Centre Images [1] en région Centre se focalise sur une mémoire locale à construire, démarche initialement un peu plus neutre.

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Collecter, conserver…

Centre Images a donc lancé depuis quelques années maintenant de vastes appels publics afin de pouvoir accéder aux « films de famille », qui sont dans les malles du grand-père au grenier, ou dans les vieilles valises des parents à la cave. Et le résultat des collectes est un succès : les films les plus anciens datent des années 20 – du milieu des années 30 pour les plus anciennes images couleur du fonds. A cette période, ce sont surtout des familles aisées qui peuvent s’offrir une caméra et de la pellicule, les films de cette époque ne sont donc pas très représentatifs de la société française du moment dans son ensemble, cette constitution d’une mémoire locale s’avérant tronquée de par l’origine sociologique influençant énormément le contenu du fonds. A partir des années 70, le développement du Super 8 [2] permettra à des catégories un peu plus middle class de se munir aussi de caméras. Mais quelle que soit l’appartenance sociale, les sujets sont assez souvent les mêmes : la famille et les paysages, la volonté de fixer sur pellicule la nouvelle acquisition d’une voiture ou d’une moissonneuse batteuse. Certains films seront plus esthétisants que d’autres, avec dans tous les cas le point de vue de leur auteur, avec ses clichés, ses maladresses, son geste qui le trahit quand il va filmer des poitrines sans visages… et ses fulgurances.

De nombreux donateurs sont donc ravis de redonner vie à de vieux films qu’ils n’ont plus la possibilité de visionner, l’occasion pour eux de pouvoir retrouver sur un DVD ces images et de les revoir en famille… mais aussi de les faire partager à un bien plus grand nombre. Car la transmission de cette mémoire, transgénérationnelle, va dépasser ce cadre strictement familial.

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…diffuser !

En effet, Centre Images a intégré dans son projet la collecte des films ET leur diffusion, l’archivage historique étant seulement une partie du travail effectué. Et si les Cinémathèques constituées il y a 20 ans ont gardé certaines techniques « culturelles » (en transférant par exemple les films pellicule sur de la bande Beta), Centre Images sauvegarde le support pellicule des films récoltés, les dématérialise en les numérisant, dans le but de diffuser ces archives sur différents supports numériques contemporains, du téléphone portable au net en passant par l’écran cinéma ou télévision, chacun de ces formats étant envisagé selon ses spécificités techniques et de consommation.

Cette double démarche est couronnée de succès, car après numérisation, les « images d’antan » diffusées dans les villages ou communes rencontrent un beau succès de fréquentation et d’estime auprès d’un public curieux de voir à quoi ressemblait la vie à l’époque. Ou de se la remémorer entre anciens…

Second life

Si ces images peuvent aussi nourrir des documentaires historiques, l’une des autres destinations est plus surprenante : le domaine artistique se montre en effet très friand de ces images d’archives, au cachet inimitable, et s’en sert parfois pour du VJaying (sampling video, pouvant être proche dans le résultat d’une démarche de cinéma expérimental) ou des installations de plasticiens dans le domaine de l’Art Contemporain. Parfois aussi des cinéastes travaillent sur des images de ce type [3].

Dans cette boucle dynamique, une image de l’intime, filmée il y a des décennies, devient donc images de patrimoine dans les mains expertes de Centre Images pour redevenir matériau d’expression d’un artiste et de sa vision personnelle, proposée ensuite à un nouveau public [4].

Remerciements : toute l’équipe du centre d’archives de Centre Images et particulièrement Jocelyn Termeau et Gaëlle Charvet.

[1] Centre Images, anciennement association APCVL passée sous statut public, œuvrait déjà depuis des années autour de la diffusion, l’exploitation, la formation et la création cinématographiques. Plus d’infos sur http://www.centreimages.fr/index2.php

[2] L’évolution technique des moyens de filmer s’avère déterminante pour l’accès à des films de famille : les premières caméras du début du siècle s’avèrent très chères et surtout très lourdes et imposantes, d’où une profusion de panoramiques, la caméra ne pouvant bouger qu’autour de l’axe sur lequel elle est posée. Il faudra attendre les années 60 pour voir apparaître les premières caméras portatives (utilisées notamment par les journalistes américains, cette innovation aura son importance sur la couverture de la guerre du Vietnam et les manifestations pacifistes qui auront lieu aux Etats-Unis) et notamment pour le grand public la démocratisation de la Super8, caméra portative légère et facile d’utilisation. Sa capacité d’enregistrement se situe autour de 3 mn.

[3] Le réalisateur Henri-François Imbert par exemple travaille ses auto-docus avec une base d’images d’archive appartenant aux domaines de la petite histoire (Sur la plage de Belfast) pour la faire déborder vers la grande (No Pasaran).

[4] L’exemple le plus célèbre est le Zapruder movie, le film amateur de l’assassinat de JFK en 1963 : au départ un film personnel de M. Zapruder, venu en famille à Dallas voir le président ; ce film devient une pièce à conviction lors du procès Oswald, ainsi que l’image pour un inconscient collectif américain d’un moment historique… Ce film sera par la suite métaphoriquement revisité par plusieurs réalisateurs américains dont le plus emblématique est Brian De Palma, dont l’œuvre est hantée par ce film de famille. Dans sa filmographie, le Zapruder movie deviendra le point symbolique de cristallisation d’une réflexion sur la manipulation des images, ainsi que d’une critique politique du rêve américain, des fondements-mêmes de la culture et de l’identité de ce pays. Le traitement du Zapruder movie a d’ailleurs fait l’objet d’une programmation spécifique lors de la 1e édition de Retours vers le futur, Rencontres Cinématographiques dédiées aux films d’archive, manifestation organisée par Centre Images depuis 2007.

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