RENTREE LITTERAIRE : REBELLE-TOI, LIS !

Vous avez déjà essayé de questionner vos parents ou grands-parents sur ce qu’ils faisaient en 39-45, ou pendant l’Algérie ? Essayez pour voir, pas sûr que les mots viennent si facilement, que le regard du témoin de ce passé ne se voile pas parfois, que la parole ne se trouble pas… Et quand ne vient que le silence, la littérature permet parfois le passage de témoin. Alors en plus quand ceux-ci, outre l’émotion, sont de vrais livres d’écrivains, on ne va pas se priver de mêler petite et grande histoire.

Deux livres de la rentrée littéraires, deux pépites issus de maisons d’éditions différentes, toujours en compétition pour de nombreux prix, et aux résonnances troublantes : DES HOMMES et les séquelles de l’après-guerre d’Algérie, JAN KARSKI et un regard amer sur les Alliés, les motivations des différents camps pendant la seconde Guerre Mondiale… mais un désir profond, intime, de dépasser ces déception de l’humain, survivre pour continuer à exister, pour permettre la parole. Et cette parole, qui maintient en vie… Dans les deux cas, cette question : comment survivre après un conflit vécu de l’intérieur, et que les horreurs vécues auront profondément métamorphoséle regard sursoi,  sur l’autre et sur la vie.

En 1945, la France fait table rase de Vichy et de la Collaboration, et préfère honorer ses résistants. Le réflexe sera un peu identique en 1962. La période des « événements » en Algérie est vouée à l’amnésie, au niveau politique (afin de ne pas raviver le douloureux bilan du conflit mondial), mais aussi au niveau humain pour ces militaires et jeunes appelés partis sur place et traumatisés par un combat aux contours flous, parfois sanglant. En face, un « ennemi » dont les raisons de se battre ne sont pas illégitimes aux yeux de pas mal de ces soldats souvent dépassés par la situation. Le retour à la vie civile dans une France pas encore remise de la 2e Guerre Mondiale sera parfois terrible.

Ces deux regards critiques posés par une même génération de jeunes auteurs (ils sont tous deux nés en 1967) sont une nouvelle occasion à saisir pour faire un examen objectif de ces périodes troubles de l’Histoire mondiale et française. Seul le temps l’aura permis. C’est seulement 40 ans après le conflit mondial que Lanzmann produira SHOAH. Un peu plus de 40 ans aussi pour que la parole d’Aussarès le délivre du poids d’un passé militaire en Algérie qui le rongeait de l’intérieur. Dans les deux cas, le silence a tenu, longtemps, mais au seuil de leur vie, les témoins ont enfin trouvé la force et le courage de parler. Même s’il faut le temps qu’il faut, le sentiment d’Humanité a de beaux restes de résistance face aux oublis volontaires de l’Histoire.

 

DES HOMMES de Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)

2009-10-hommesFeu de bois, marginal de province paysanne, est autant brisé par une histoire d’amour nouée en Algérie pendant les « événements » que par ce qu’il y a vécu en tant qu’appelé. De retour dans sa bourgade, Feu de bois fait un black out total de cette guerre, se referme, ne court plus qu’après une hypothétique fortune gagnée au loto avant de devoir partir en Afrique du Nord et dont il se persuade que sa mère l’a dépossédé. Rabut, cousin du même village, appelé en même temps que lui, est le narrateur de cette guerre des désillusions face à « l’ennemi invisible », aux conséquences tragiques pour ceux qui ont vécu ce conflit bâtard. Portrait de l’éducation en campagne, d’une génération brisée par les codes du silence familial et des tabous entourant ces souvenirs douloureux, seulement ravivés entre eux par ceux qui « y étaient ».

Dans un style sublime, Mauvignier témoigne avec pudeur de la blessure profonde jamais refermée d’un homme, d’une génération, d’un pays face à cet « autre » pourtant partagé entre indépendance et sentiment français, une population qu’un passé colonial a intégré au territoire français et pourtant stigmatisée par sa différence de peau, de nom, de langue, de géographie. La honte et la douleur enfouies rendant impossible tout dialogue avec cet autre, si loin et si proche.

Magnifique interview de Laurent Mauvignier ici

JAN KARSKI de Yannick Haenel (Gallimard)

2009-10-karskiCombat, mission intime d’un résistant Polonais pour faire entendre le massacre à venir d’une population juive sur le seul critère de son origine. L’horreur des exactions nazies vues par Karski à Varsovie et dans les camps est presque dépassée par celle de réaliser qu’en dépit de son témoignage, les alliés n’accélèreront pas leurs manœuvres sur ce critère humain, qui ne pèsera pas lourd face aux considérations militaires, économiques, géopolitiques… et face aux préjugés du pouvoir décisionnel sur la communauté juive. Comme pour achever sa foi en l’humanité lors de son combat de la parole, ces mêmes Alliés ne défendront pas plus en 1945 la Pologne de l’invasion russe qu’ils ne sont intervenus lors de l’entrée des chars allemands quelques années plus tôt.

Dans les deux premières parties du livre, Haenel retranscrit d’abord le témoignage de Jan Karski face à la caméra de Lanzmann pour son film SHOAH, puis résume l’ouvrage biographique du résistant polonais, paru juste après la fin de la Guerre. On se pose quand même la question suivante : comment Gallimard peut-il publier un tel livre dont on ne cerne pas tellement la présence de l’auteur, tout à son travail de narration documentaire de la vie de Karski. La question ne se pose plus à la lecture de la troisième partie, inventée cette fois, et qui débute là où se terminait la seconde : la guerre est finie, et Yannick Haenel se met à la place de Karski , poussant des réflexions brillantes et émouvantes sur l’Homme, la force cathartique de l’art, le devoir de mémoire qui passe par la parole, tout en explorant les zones de doutes d’un homme marqué à jamais par son destin.

Je vous le demande, pourquoi se priver…

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