MerceRize, Boutonner nos histoires [au Rize, été 2012]

MerceRize, Boutonner nos histoires

Depuis une quinzaine d’années, le collectif La Mercerie développe une œuvre relationnelle et participative autour d’un objet modeste, dont on oublie souvent l’importance : le bouton. Consacré « plus petit objet culturel commun » (PPOCC), rechargé en poésie, l’objet fonctionnel devient objet-médiateur et métaphore du lien (un bouton relie les pans du vêtement).
Depuis fin 2011, le Rize et la Mercerie ont ouvert un chantier de paroles, invitant les Villeurbannais à considérer ou reconsidérer leurs boîtes à boutons et les menus souvenirs que celles-ci contiennent.

Dans ce lieu dédié à la mémoire vivante de la ville, une exposition rend compte, jusqu’au 16 septembre, du dispositif artistique et restitue le travail réalisé avec les Villeurbannais d’horizons et d’âges les plus variés (les élèves de l’école Léon Jouhaux, une tourneuse sur bois à l’atelier associatif Cobois, les demandeurs d’asile accueillis par Forum Réfugiés, les habitants porteurs de souvenirs, fragments de mémoire tendres ou tragiques).
Tout l’été, dans le cadre des « Jeudi du patio » le Rize propose une animation en rapport avec le thème de l’exposition.

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Questions à « Monsieur Bouton » :

Il y a beaucoup de points communs entre le Rize et la Mercerie, une démarche de liens entre des individus, une dynamique artistique participative. Comment cette collaboration s’est-elle construite, et avec quelles envies ?
Je ne pense pas que les deux entités soient comparables. Le Rize est une jeune institution municipale, avec la légitimité d’une institution sur un territoire donné, des locaux, des moyens et des missions définis. La Mercerie est une entité associative, avec la notion de légèreté comme composante intrinsèque. On ne compare pas le funambule aux tours auxquelles il accroche son fil. En même temps, La Mercerie, que nous définissons comme un « laboratoire nomade de construction sociale par l’intervention artistique » a développé une expérience et une expertise de plus de quinze ans sur la problématique de la participation sociale par l’art. Moi-même, j’ai commencé à travailler avec des habitants en 1992. Nous avons donc une longue expérience des dispositifs « politique de la ville ». Pour répondre tout de même à la question, le point de jonction – le bouton principal – est dans un désir commun de « faire société ». Les premières rencontres avec Xavier de la Selle, directeur du Rize, ont eu lieu il y a deux ans. Le travail préalable mené par La Mercerie avec le Musée dauphinois de Grenoble, qui reste une référence en matière d’ethnologie et d’institution en prise sur un territoire, a participé de la construction de la collaboration avec le Rize. Nous avons ensuite co-construit le projet, et l’avons soumis à la Région Rhône-Alpes et à la DRAC qui l’ont aussi soutenu.

Ces ateliers boutons sont un fil conducteur de votre activité artistique depuis des années. Quelle aura été la spécificité de cette édition villeurbannaise ?
2012-07-mercerize02Il ne s’agit aucunement « d’ateliers boutons », ni « atelier couture », ni macramé, ni atelier d’ailleurs. La commodité verbale est réductrice et n’explique rien. Le bouton, objet fonctionnel est envisagé comme « Plus petit objet culturel commun » (PPOCC), médiateur d’un dispositif artistique élaboré pour favoriser une forme d’infusion poétique d’un territoire donné, en insistant sur l’appropriation de la démarche par les acteurs de terrain locaux qui eux, sont au quotidien en relation avec les habitants et sont donc garants de la pérennité d’un lien.
Nous avons donc exploré le territoire villeurbannais à la rencontre des partenaires du Rize, présentant la démarche, sollicitant la participation à tel ou tel volet du dispositif. Ce travail nous amène à rencontrer aussi bien les membres d’un club d’anciens que les élèves d’une classe de CM2, trier les boutons avec un groupe de patients accueillis à l’hôpital des Charpennes ou investir un atelier associatif de menuiserie fondé sur la transmission des savoirs ou les demandeurs d’asile accueillis par l’association Forum Réfugiés, avec lesquels nous avons pu poursuivre un travail autour de la langue amorcé en 2005.
L’exposition émerge de ce travail ténu de rencontres, tout en rendant compte, de manière synthétique des développements de l’œuvre au fil du temps. L’exposition est ainsi une installation in situ, un travail d’infiltration « in tissu » (notion que nous avons forgée) et in tempo.
Plutôt que le terme « édition villeurbannaise », je préfère penser l’exposition comme une ponctuation dans un processus. Un arrêt sur image à un moment donné. L’une des pièces phares de l’ exposition, réalisée à Villeurbanne, est le travail sur l‘Alphabouton ©, un alphabet constitué par les différentes manières de coudre un bouton à quatre trous. Ce travail a été amorcé avec les élèves d’une classe de CE2 en 2009 (Classe de Raphaëlle Mathieu). Lorsque nous avons été invités par le Rize, lieu de mémoire et d’échanges, la question de la transmission s’est immédiatement posée. Nous nous sommes demandés ce que les enfants avaient retenu de l’expérience menée avec eux deux ans auparavant, ce qu’ils pouvaient en restituer et transmettre à leurs camarades qui n’avaient pas participé à cette élaboration. Les enfants ayant grandi, changé de classe, d’enseignante, etc. Il a fallu renouer, solliciter, proposer. Une enseignante – Christel Madureri – s’est engagée avec sa classe (et je souligne l’engagement car ces travaux sont une charge supplémentaire dans un programme déjà lourd, des emplois du temps, etc. ) pour remettre l’ouvrage sur le métier. L’équipe du Rize (Céline Soutif, médiatrice culturelle) s’est alors appropriée le projet pour l’ajuster aux enfants, aux missions respectives des institutions. Bref, les enfants se souvenaient parfaitement de « Monsieur Bouton » et l’expérience a été probante. Ils ont travaillé une phrase cryptée en « alphabouton », que le visiteur peut maintenant déchiffrer. Nous avons poussé le projet un peu plus loin, avec l’ensemble de la classe, en réalisant un mini film d’animation sur le mode du stop motion. Celui-ci revisite la traditionnelle photo de classe. Ensuite, il nous est apparu quasi impératif d’éditer un livre de pouce (flip book) dont la distribution met en œuvre un protocole de don et contre don.

A l’atelier Cobois, situé à la lisière de Villeurbanne et Lyon (la lisière étant le territoire de prédilection des boutons), nous avons réalisé un « tournage de tournage ». Je m’explique : une participante – Elisabeth Delolme – réalisait des pièces au tour à bois. je lui ai simplement demandé de tourner des boutons face à la caméra. L’ensemble film-son-objets (boutons) est très présent dans l’exposition. Ce mode de sollicitation à la participation souligne et met en valeur la compétence des personnes. De fait, la démarche artistique se partage aisément puisqu’elle fait à l’autre une place d’acteur.

Pour vous, le bouton est rattaché à une symbolique du lien entre les gens, d’histoires de générations, de matrimonial. Depuis toutes ces années, cette vision a-t-elle évolué avec les rencontres avec les participants, les lieux d’accueil, etc. ?
Le bouton n’est rattaché à aucune symbolique particulière. C’est un simple objet fonctionnel. C’est la démarche de l’artiste qui l’a rechargé en poésie et l’a constitué en PPOCC et objet médiateur. Pour prendre un exemple, la montagne Sainte Victoire n’avait aucune qualité avant que Cézanne ne la peigne. Maintenant, il a bien fallu qu’il l’observe pour qu’elle devienne ce « lieu commun ». L’exposition présente les premières pièces réalisées en atelier, dans un esprit très modestes, des boutons cousus sur des bouts de carton, des jeux de langage, une exploration à la manière des leçons de choses de l’enfance. Ces premiers travaux, datant de 1997 et toujours actifs lors de conférences, ont permis la découverte des fondamentaux de l’objet, comme le fait qu’un bouton est toujours cousu à la lisière du vêtement, en face d’une boutonnière et non n’importe où. La notion de lien inhérente à cet objet a été assez rapidement révélée. La métaphore opératoire et opérante sur laquelle s’est établie la pratique de La Mercerie s’est ensuite construite par expérimentations successives. En 1998, dans le cadre d’une action du Musée d’art contemporain de Lyon, (l’Art sur la place), je suis rentré en contact sur le mode épistolaire avec les habitants d’une barre d’immeuble dans le quartier de la Duchère. J’envoyais des boutons aux gens en les informant de ma pratique et les sollicitant sur leur rapport à cet objet. De là le sobriquet de « Monsieur Bouton », devenu depuis un avatar et un personnage à part entière. Ce sont les réactions des habitants qui m’ont amené à penser l’œuvre comme une Zone d’Intention Poétique (ZIP) et un espace conversationnel. La Mercerie s’est ensuite constituée comme collectif en 2001. Progressivement, notre posture s’est définie, puis affinée au fil des rencontres, des invitations à participer à des expositions comme la Biennale de Melle (Deux-Sèvres), ou à travailler avec des habitants (comme par exemple à la Maison de quartier Soubise à Dunkerque). A notre avis, un travail sérieux ne peut se faire que dans l’expérience de la durée. J’en voudrais pour preuve ce témoignage cousu à un bouton recueilli en 1998, exposé actuellement au Rize. L’auteur y décrivait le contenu de son vide-poche, parmi lequel un bouton métallique. Il imaginait l’agrandissement de cet objet, à la manière des sculptures de Klaes Oldenburg et, certainement au fait de l’implantation des sculptures sur certains ronds-points de la ville, « en faisait la proposition à la ville de Villeurbanne ». L’exposition de ce témoignage, en compagnie de photos desdits ronds-points montre qu’il aura fallu plus d’une décennie pour que la « lettre » arrive à destination. Le in tempo est une donnée fondamentale de la pratique de la Mercerie. L’engagement dans la durée participe d’un contrat social avec les participants qui confient, au travers d’un bouton et quelques phrases, un fragment d’intime. La « recharge en poésie » d’un objet a priori si banal, c’est indiquer à chacun son devenir-précieux. C’est aussi pour cela, sur un registre métaphorique, que le coin le plus sombre de l’exposition, jouxtant les témoignages de guerre, est consacré à la mise en lumière d’un bouton de nacre.

Du 28 juin au 16 septembre 2012 au Rize
23 rue Valentin-Haüy 69100 Villeurbanne
Entrée libre du mardi au samedi
http://lerize.villeurbanne.fr

La Mercerie sur internet :
http://www.musee-dauphinois.fr/1744-filer-la-metaphore-la-mercerie.htm

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