[interview] Maquillage et Crustacés : l’affichisme est un humanisme

Il y a un peu longtemps mais pas trop non plus, Thomas a vu le jour à Chartres. Il est né avec quelques cheveux bruns, un chartrain foncé, donc. Chartres, une cathédrale, et des premiers émois musicaux au sein d’un milieu underground assez actif dans la région Centre (sauf à Chartres). Pas rebuté par les concerts de tronçonneuses ou autres mélodies jouées avec des instruments improbables, il débarque dans l’autre capitale des cathédrales, Lyon. Et se frotte à tous les lieux aux accords interlopes, du défunt Pezner au Sonic, en passant par le Kraspek Mysik ou le Tostaki. Ou des squats, des friches et des appartements mal insonorisés. Thomas est musicien, producteur (via ses labels EuphraeRecords puis Maquillage & Crustacés) et aussi graphiste. Si vous rasez les murs, vous avez forcément croisé ses créations pour Grrrnd Zero, le Périscope ou l’Epicerie Moderne. Entre autres.

Aussi quand Madame Lapin lui propose d’éditer une sélection de cinq ans d’affichage libre (ou sauvage, rayez les mentions municipo-préfectorales inutiles) au service des musiques bizarres, des salons de la micro-édition et de la bière plus ou moins fraîche, c’est toute une partie du réseau qui met la main à la pâte. Comme une énième démonstration de l’idée du collectif. Cela aboutit à Maquillage & Crustacés, un ouvrage grand format (format A3 original des affiches) offset réalisé sur les pentes lyonnaises de la Croix-Rousse. Au fil des reproductions, un pan de l’histoire culturelle off en Rhône-Alpes. Un hommage à l’intense bouillonnement créatif d’un milieu qui ne cherche pas forcément la lumière, mais qui produit de nombreuses étincelles. La trace d’un militantisme au quotidien pour faire connaître des groupes, des artistes, des lieux d’accueil. Une diversité foisonnante. Et des quiches.

Après l’expo/installation d’avril 2012 au Cri de l’Encre (Lyon), Maquillage et Crustacés sera présenté, affiché, vendu, consommé à partir du 27 septembre 2012 aux Arts du Forez (St Etienne). Dépéchez-vous, le bouquin ne sera plus disponible après la fin du monde des aztèques.

D’ici là, petite ballade avec Thomas sur la génèse de ce livre, et sur le milieu indé.

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– Thomas, faire des affiches, une idée bizarre… Une envie qui vient d’où ?

C’est intimement lié à l’organisation de concerts. A une époque où internet n’existait pas encore (le début des années 90 hein.. je suis pas si vieux que ça), le meilleur (et quasiment le seul) moyen d’annoncer un concert était d’en faire la promo via des affiches collées sur les murs de la ville. Donc, quand je me suis lancé dans l’organisation de concerts DIY (« do it yourself », quand on fait tout soi-même, NDLA), j’ai tout naturellement fait les affiches qui allaient avec. C’était un temps aussi où personne n’était « graphiste » (maintenant chaque français moyen en compte au moins 2/3 dans son entourage, non ?), donc je m’y suis collé en utilisant l’ordinateur familial (et une version crackée de Photoshop), et ce sans vraiment avoir une passion particulière pour la chose. C’est venu progressivement par la suite. Comme pour la cuisine : j’ai appris à faire mes premières quiches pour nourrir les groupes que nous faisions jouer. Mais je m’égare, là…

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– Quelle place cela a, dans toutes tes activités ?

Je crois que ça me prend entre 6 et 7 heures par semaine, selon les besoins et les commandes. Et selon l’inspiration aussi : le temps de composition d’une affiche peut varier de quelques dizaines de minutes à plusieurs heures.

Mes premières affiches datent de 1999, même si le livre couvre de 2007 à 2012. Entre 1999 et 2007, période d’apprentissage, on va dire : je n’avais pas vraiment de style, ça partait dans tous les sens selon les influences et les inspirations du moment. Alors que maintenant j’ai trouvé une cohérence qui fait que mon style propre se remarque un peu plus. Et d’avoir trouvé ma méthode, ça me permet de savoir très précisément à quoi va ressembler le résultat avant de commencer une affiche. C’est beaucoup plus simple quand tu as tes petites recettes que tu peux appliquer rapidement et facilement. J’arrive maintenant à faire des affiches en quelques heures, c’est pas forcément toujours ultra travaillé et le résultat pas toujours ultra intéressant, mais en terme d’efficacité c’est pas mal. Et j’aime bien l’efficacité. j’aime aussi l’idée de produire beaucoup, quitte à perdre en qualité. Évidemment, je me rends bien compte que les affiches les plus réussies sont celles sur lesquelles j’aurai pris plus de temps, que j’aurai laissé mûrir plusieurs jours, plusieurs semaines… Mais c’est aussi souvent le contexte qui fait qu’on va me demander une affiche pour tout de suite, pour un concert organisé à l’arrache au dernier moment. Les gens savent que je peux leur pondre un truc pas trop mal, et ils en abusent ! Après il faut aussi savoir dire non. Mais j’ai du mal (rires).

– Une expo, un livre-recueil des affiches, ça représente quoi pour toi ?

Il y a aussi un coffret deluxe de 5 affiches sérigraphiées pour l’Epicerie Moderne. Tout ça relève pour moi d’une espèce d’archivage, un moyen plutôt chouette de compiler une partie de ces affiches. Affiches qui ne sont d’ailleurs pas de simples images dans un cadre A3; ce sont des souvenirs de concerts organisés, de soirées entre potes, de concerts enthousiasmants, de groupes qui ne jouent plus… Ces affiches parlent aussi de la marge, de pratiques culturelles un peu déviantes. Elles sont importantes aussi pour ça.

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– Tu parles de marge, de pratiques culturelles déviantes… En quoi ces concerts ou événements ne sont-ils pas comme les autres ? Qui y participe, y vient ?

Les acteurs sont souvent spectateurs, et inversement… s’il y a bien une volonté claire dans ce milieu, c’est celle de perturber au maximum les habitudes désolantes des concerts « normaux » : refus d’infantiliser le public (on ne va pas l’encadrer avec des vigiles), refus du profit (faible prix des places), refus du cloisonnement artiste/public et acteurs/spectateurs… c’est important que chacun puisse participer d’une manière ou d’une autre, et selon ses envies, à tout cela. C’est un espace au sein duquel beaucoup de choses restent possibles : le manque de moyens financiers ne doit pas être un frein à l’organisation d’un concert, les diplômes ou formations professionnelles ne sont pas exigés pour bosser/filer un coup de main sur ces soirées. L’implication repose plus sur une forme d’enthousiasme, d’énergie et un certain sens du collectif qui permet justement de palier le manque d’argent ou de compétences. On y trouve donc beaucoup de transmission de savoirs, de pratiques, et toujours dans un cadre informel, horizontal, et néo-hippie il faut bien l’avouer héhé…

Pour en revenir strictement aux « gens » qui traînent dans ce milieu, je ne crois pas me tromper en disant qu’on y trouve un peu de tout : étudiants, travailleurs, précaires en tous genres, essentiellement réunis par une passion un peu démesurée pour la musique. Ou pour la bière ! (rires)

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– Où ont-ils lieu ? Grrrnd Zero fait partie des gros spots indés de Lyon, il y a le Clacson, le Sonic… Il y a d’autres lieux ? Rhône-Alpes semble assez bien lotie, non ?

Oui et non. Sur Lyon en particulier, on est confronté à un manque de salles de capacité moyenne (300/400 places), ce qui fait qu’on a très peu de choix entre les grosses salles et les bars du centre-ville : c’est soit Julien Doré au Transbo, soit LordxGonzo au Tostaki (bar qui vient d’ailleurs d’arrêter les concerts).

Pour le reste, ça se démène tant bien que mal. Les salles que tu cites rencontrent régulièrement des problèmes en tous genres (voisinage irascible, municipalités peu tolérantes, normes techniques ou de sécurité de plus en plus strictes et coûteuses, etc.), et les quelques espaces de liberté ouverts via des squats de friches ou maisons ne durent rarement plus de quelques mois.

Malgré quelques miettes jetées à quelques salles ou organisations (GZ a bénéficié à une époque d’une aide de la mairie), la ville de Lyon (et la région Rhône-Alpes) continue de privilégier les grands événements-têtes de gondoles que sont les Nuits Sonores et la Fête des Lumières (pour ne prendre que ces deux exemples), au détriment du tissu associatif local, non-marchand qui fonctionne uniquement sur l’énergie déployée 365 jours par an. La culture à Lyon est en trompe-l’œil.

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– Y a-t-il un réseau indé en France, ou tout le monde bosse dans son coin ? Et cette scène indé, en Europe, est-ce la même qu’en France ?

C’est difficile de parler de « réseau » quand la plupart des liens entre les orgas, groupes, lieux sont véritablement informels… Je parle du microcosme DIY bien entendu, qui est rarement dans une logique de professionnalisation, ou même de structuration. Peu de groupes ou d’organisateurs de concerts n’ont même pas un statut d’association. Les seuls liens qui nouent tout cela reposent s’appellent amitié (à hauteur de 82% environ) et passion commune pour la musique (les 18% restants).

Par ailleurs, j’ai du mal à définir ce que serait cette « scène indé », j’ai l’impression qu’on y met un peu tout et n’importe quoi.

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– De nombreux événements du milieu underground/indé adoptent le tarif libre, et des lieux plus institutionnels s’y mettent de plus en plus. Qu’est-ce que symbolise ce prix libre : démarche militante, nécessité solidaire en période de crise ou réponse D ?

Alors d’abord, il me semble que peu de lieux institutionnels peuvent se permettre de pratiquer du prix libre, pour de sombres histoires de comptabilité et de budgets. Et aussi pour la raison suivante : permettre le prix libre, c’est décloisonner les rapports marchands habituels. L’artiste ne fixe plus lui-même la valeur de son art et laisse donc le soin au public de le faire. Ça implique une certaine forme de confiance, voire de pédagogie (expliquer à l’entrée par exemple combien peut coûter un concert et son organisation) et donc une prise de risque financière que peu d’artistes ou lieux institutionnels, inscrits dans une logique économique, veulent prendre. C’est aussi une forme d’implication du public, qui n’est plus considéré comme une simple source de revenu pour l’organisateur, mais comme un véritable acteur de l’événement.

Même si ce n’est pas lié à la récente crise, le prix libre permet encore à ces concerts de ne pas être des soirées entre « privilégiés », d’où les précaires seraient exclus. Je me répète, mais c’est vraiment important que tout le monde puisse participer.

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– Ce livre, Maquillage & Crustacés : pourquoi autant d’application (offset, etc.) pour des affiches dans un milieu handmade où tout est permis, même souvent des affiches faites au gros marqueur noir ?

Parce que ce milieu aime aussi les beaux objets faits avec application ! Une affiche au marqueur, entièrement faite à la main est aussi une belle œuvre, sûrement plus personnelle et intéressante qu’un visuel tracé à la souris sous Illustrator.

Pour en revenir au livre, l’intérieur est effectivement en offset et la couverture est sérigraphiée, grâce à Madame Lapin qui s’est occupée de toute la partie fabrication. Ces techniques restent relativement artisanales et plutôt abordables, pour un rendu bien plus beau, plus organique qu’une froide impression numérique.

– Ces affiches, une activité collective ?

Oui, à tous les niveaux, c’est collectif, une espèce de réseau informel dans lequel chacun offre ou échange ses compétences.. Par exemple, certaines de mes affiches ont été sérigraphiées, mais comme je ne maîtrise pas cette technique, des potes s’en sont chargés dans des ateliers de sérigraphies collectifs (comme Blackscreen par exemple, rue Montesquieu dans le 7ème). Les séances de collage de ces affiches se font « en bande » à la tombée de la nuit, la diffusion des tracts se répartit souvent entre toutes les différentes salles au assos de la ville, etc., etc.

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– Où trouves-tu la matière ? Il y a beaucoup d’animaux…

J’utilise énormément de visuels déjà existants, que je recycle, modifie, triture selon l’inspiration ou la non-inspiration. Je pioche un peu partout.. internet, revues techniques, vieux magazines de jardinage, gravures anciennes, vieilles lithographies, etc…

C’est vrai que les animaux (et la nature plus généralement) reviennent souvent, et pour être honnête, je ne sais pas trop pourquoi. Je crois juste que j’aime le décalage ainsi produit. Faire une affiche pour un concert punk-noise-expérimental avec un kiwi ou un alligator me fait bien marrer ! Je crois qu’il y a aussi une forme de confort et de facilité à utiliser ces visuels neutres, très peu chargés de sens. Et j’aime le confort et la facilité.

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– L’actu à venir ?

L’actu, c’est une expo avec vernissage à St Etienne, dans un lieu qui s’appelle les Arts du Forez, le 27 septembre 2012. On va faire comme au Cri de l’encre, à savoir une installation avec des photocopies car la photocopie est la base de pas mal d’affiches. Et on présentera le livre d’affiches avec des concerts. Avec Madame Lapin, on va faire tourner la présentation du livre à Besançon dans le cadre d’une manif dédiée à la micro-édition en novembre 2012. Et on aimerait bien faire un truc sur Paris, aussi. C’est un livre qui a une durée de vie assez longue, avec un objectif d’archivage plus que d’actu, donc on n’est pas pressé.

En dehors du livre, je continue à faire mes petits trucs dans mon coin… Toujours des affiches, mais pour les copains maintenant (j’ai arrêté l’orga de concert), j’ai un projet musical (MEURTHE) avec qui je tourne un peu et sors des disques de temps en temps, et je file encore des coups de main ponctuellement sur de l’orga de concert ou des disques. Ah et j’ai un boulot aussi. Mon avenir risque donc de ressembler à mon présent, je crois avoir trouvé un équilibre satisfaisant. Je reprends des couleurs et du poids.

– Tes sites internet du quotidien ?

on va en citer deux :

  • awesomeboard.com, forum lyonnais au départ, et qui s’est ouvert par la suite. Dédié aux musiques underground, avec bcp d’annonces de concerts, et des débats essentiels sur le végétarisme ou les couleurs des disques vynils.
  • rebellyon.info, pour me tenir au courant de l’actu locale.

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Quelques liens autour de Maquillage & Crustacés :

– Maquillage & Crustacés, le site

– une riche interview de Thomas / M&C chez discordance.fr (avec des jolies photos)

– le groupe Meurthe

– commander le livre d’affiches Maquillages & Crustacés

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4 réflexions sur “[interview] Maquillage et Crustacés : l’affichisme est un humanisme

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