[archives] Tout le monde s’appelle Ozon !

[à l’occasion de la sortie de « Jeune et jolie » de François Ozon le 21 août 2013, je vous propose un flash-back sur des anciens papiers de l’étudiant en cinéma que je fus. Voici donc l’un des papiers que j’avais publié dans le Journal du Festival du Film Court de Villeurbanne en 2001. Au passage, vous excuserez donc le style dit « de jeunesse », même si je l’ai un peu réarrangé pour l’occasion. À noter qu’à parution de cet article, 8 Femmes et les films suivants n’étaient pas encore sortis. Je vous ressors l’artillerie lourde avec l’analyse de 8 Femmes ici]

Considérons le cinéma à travers ce qui fait, comme tout autre art, sa force : la matérialisation d’un univers subjectif totalement assumé bien que fatalement dépendant des possibilités et formes du réel. Un réel toutefois conçu comme un outil, malléable, à travailler avec sa propre palette pour lui donner la couleur affective voulue, comme l’ont fait à leur manière Bergman ou Fellini. C’est dans cette démarche d’auteur que s’inscrit le réalisateur François Ozon, grand admirateur notamment de Fassbinder ou Truffaut. Et le cinéma d’auteur se fait de plus en plus rare. Démodé, ou au final, hors-mode ?

François Ozon ne se veut pas à la mode, malgré le rythme frénétique d’une réalisation par année. Ce cinéphile se prospecte et étudie pour son propre style comme d’autres pillent les plans des cinéastes-références qui échoient à une génération aveuglée par le spectaculaire maniériste des Leone, Peckinpah, De Palma, Ferrara ou John Woo, sans toujours saisir leur importance dans l’évolution esthétique des genres auxquels ces maîtres se sont confrontés. Une digestion pourtant nécessaire à l’émancipation. Non, Ozon cherche sa propre voie, faire vivre SON cinéma via des thématiques propres à son univers.

Le huis clos est un élément de situation indispensable chez Ozon. De la maison Barbie de Sitcom à l’appartement de Léopold dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, en passant par la cave de la cabane de l’ogre des Amants Criminels, la maison bourgeoise de Victor et la villa de vacance de Regarde la mer ou Sous le sable, ces lieux sont tous très marqués : reconnaissables rapidement pour le spectateur car référentiels à certains univers précis (la sitcom factice, le kitsch et son second degré connoté, le conte, les vacances). Ils sont aussi très chargés affectivement par les personnages qui ont imprégné chaque recoin de ces lieux avec des empreintes émotionnelles très fortes. Mis à part la cabane de l’ogre1, ce sont des lieux remplis de bonheur fantasmé ou vécu et dans lesquels les personnages se réfugient et se croient en sécurité. Une fuite hors du temps, du réel, une certaine volonté d’abstraction, en quelque sorte. D’où ce premier contraste entre un lieu sécurisant, mais qui se révèle très vite oppressant car symptomatique d’un manque profond ressenti dans l’intériorité des personnages (le mari absent de Regarde la mer ; Bruno Crémer disparu pour Sous le sable ; le vide relationnel et fusionnel de la famille de Sitcom ; la relation sado-masochiste de Léopold et Frantz alors que ce dernier s’enferme dans une image stéréotypée et utopique du bonheur parfait). Ainsi, si tout le monde y paraît vivre heureux, ces lieux clos immuables, oppressants ne feront qu’exacerber la dimension tragiques des aspirations romantiques des personnages qui, conscients de la dégradation de leur situation, ne parviendront que rarement à se résoudre à réagir et « rester vivants » (comme le feront les enfants et la mère de Sitcom). De nombreux jeux de cadres dans le cadre (situations de personnages face à un miroir ou dans des encadrures de fenêtres, de portes) accentuent encore cet écrasant sentiment d’enfermement, de vide, de petite mort.

Ces jeux de cadres appellent immanquablement le hors-cadre, symbolisant l’ailleurs paisible et aéré (représenté par la nature), le manque enfin comblé, l’autre, la complétude, la vie. Mais, on l’a dit, peu oseront sortir du cercle infernal. Survivre et courir le risque de perdre l’être aimé mais néfaste, ou continuer à vivre sa passion bien qu’elle ne soit pas partagée : les personnages choisissent souvent la voie de l’autodestruction. Incapables de devenir actifs dans la relation, ils s’emmurent irrémédiablement dans un irréel fantasmé dépersonnalisant (d’où les attitudes-clichés auxquels les personnages répondent forcément, mascarade d’illusion du réel balancée à l’entourage) et fatal (le suicide de Frantz). Ils cherchent à répondre à des critères sociaux admis ou hérités, culpabilisants de leur personnalité, leur sensibilité qu’ils n’arrivent pas à assumer sereinement., correspondre à une norme illusoire mais rassurante (Charlotte Rampling parlant de son mari au présent avec ses amis, alors que celui-ci a disparu depuis six mois). Curieux phénomène d’auto-momification qu’engendrent ces névroses poussées à un point de non-retour… Encore une fois, Sitcom fait figure d’exception : le père mort, le modèle de base de la famille idéale est brisé, mais les autres membres de cette famille n’ont pas hésité à repartir sur de nouvelles bases relationnelles. Et aussi morales, comme tendrait à le démontrer la nouvelle l’amitié particulière qui lie la bonne et la mère : le tabou sur l’homosexualité, après celui réalisé de l’inceste et celui d’une morale petite-bourgeoise où chacun doit rester à sa place sociale tombent simultanément. Simple provocation rajoutant au grotesque de l’enterrement du père, ou petit signe optimiste pour dire que tout peut finalement changer, si on s’accepte avec ses désirs, et que l’on ne cherche plus à brimer ses pulsions ? Tous les personnages principaux ne s’en sortent pas tous aussi bien, car la passion ne paraît pas faite pour être vécue sur la durée, chez Ozon…

Et le spectateur, dans tout ça ? Il est beaucoup plus sollicité qu’il n’y paraît. Par le caractère non explicatif du cinéma d’Ozon, où le sens est caché, refoulé dans le hors-champ et l’imaginaire des personnages, où tout est donné à voir en filigrane par un jeu sur une certaine morale, des phobies et affects primitifs forts traités de manière frontale, la sensibilité de chacun est fatalement touchée. Car cette espace qui est hors du film, non représenté, chacun le remplit avec sa propre expérience des rapports amoureux. L’une des forces de ce cinéma est que la subjectivité assumée de l’objet filmique se verra appropriée de manière différente par le spectateur. Car au final on retrouve toujours une émotion, une situation vécues, et on ne peut s’empêcher de s’impliquer affectivement dans le récit pendant ne serait-ce qu’un court instant, le temps de se remémorer nos amours perdues. Et de chercher le regard de l’être aimé/e (?), comme pour se protéger de la fragile volatilité du bonheur…

1 dans Les Amants criminels, la cabane est connotée au conte, à l’enfance et son absence rassurante de responsabilités à assumer. Sortir de la cabane – dépucelé, de surcroît – revient à une certaine forme de maturité réalisée.

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