Begaubonus : Bégaudeau et le questionnaire Zab

Vous avez lu en une seule fois sans vous endormir la longue interview de François Bégaudeau ? Bravo, vous avez le droit de visiter la page bonus où l’on va parler de Johnny, d’amour, de Didier Wampas, d’espaces de subversion, de cinéma, de littérature, de foot… Et de lutte des classes.

Le questionnaire de Proust est utilisé par les blogueurs ou journalistes stagiaires sans imagination. Je ne dérogerai pas à la règle, avec un questionnaire de Proust à la sauce Zab (et quelques questions issues d’une fanpage FB). Mais si vous arrivez vivant à la fin de ce billet, vous aurez droit à une large compil’ des Zabriskie Point. Classe, non ?

CHAMPION DU MONDE

François, est-ce que tu es toujours champion du monde de toi ?
Cette chanson était donc la revendication d’une subjectivation, de la puissance de l’individuel même si ça se terminait par « marre d’évoluer en solo, je changerais bien pour un sport co’, alors rejoignez-moi, et soyez vous, je serai moi, nous formerons l’équipe des champions du monde ». Mais ça, c’était plus pour créer une espèce de slogan, de fin de chanson !

Avec la banderole sur scène lors de la tournée I would prefer not Tour1 ! Et ça rejoint justement cette chanson, I would prefer not to, ce désir d’être à un endroit et à un autre en même temps.

C’est toujours pareil. Échapper à ces saloperies d’étiquette identitaires qui sont une négation de la vie. Parce que la vie est multiple. Je ne peux pas être « un ». Qu’est-ce que c’est triste quand un mec est strictement identique à l’étiquette qu’il affiche… Ce qui est beau, ce sont les court-circuits, les vrilles… Ce qui est très beau c’est quand Alex, le chanteur des Justin(e), cite Lacan. Ce qui serait très beau, c’est qu’un lacanien écoute les Pistols, hélas c’est beaucoup plus rare. C’est la vie, c’est reconnaître qu’on est constamment ouvert et multiple. Le spectacle qui m’attriste le plus c’est de voir quelqu’un, ce que j’appelle « ne pas faire d’erreur ». C’est pas admiratif, hein, c’est le contraire. Tu vois le look d’un mec, il ne fait aucune erreur : il est habillé de la tête au pied vraiment comme sa classe sociale ou autre voudrait que. Et après, quand tu vas lui parler, il est strictement politiquement là où tu savais qu’il serait. Le mec ne va pas du tout te surprendre. Par exemple, tu parles à ton médecin, évidemment il vote Bayrou.

FEINTE DE CORPS ET CONTRE-PIED

Toujours dans cette chanson Champion du monde, feinte de corps et contre-pied, toujours un leitmotiv ?
Bah voilà, on en parlait à l’instant ! J’en parle beaucoup dans Deux singes, qui est un livre où je ne suis pas toujours gentil avec moi-même, où j’essaye vraiment d’être assez cruel avec moi. Il y avait une constituante qu’on a tous, pour nous les gens attirés par la gauche radicale, qui est d’avoir une fibre un peu bête appelée l’esprit de contradiction. Le contre-pied pour le contre-pied. Je crois qu’on a tous à faire avec cette saloperie-là, et qui est un peu un empêcheur de penser. Donc je me méfie beaucoup de moi avec ça. En revanche, quand des journalistes me disent « vous avez écrit ça pour prendre le contre-pied, pour provoquer », je leur dis « non, pas du tout, je l’ai écrit parce que je pense que c’est juste ».
Mais je serais malhonnête en prétendant être totalement guéri de cette petite tendance adolescente à prendre le contre-pied pour le contre-pied.

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Ça peut aussi être une manière de faire sortir quelqu’un de son cadre, non ?
J’aime bien titiller les gens, et je pense que c’est assez sain de le faire. Ce serait une façon noble de justifier ça, mais je pense que ça peut s’originer dans une pulsion un peu douteuse, d’emmerdeur en chef. Je parle avec un socialiste, je vais lui dire « tu ferais bien d’aller faire un tour à gauche, ça t’ouvrirait un peu ». Et après tu discutes avec un militant LCR, et là c’est plutôt « tu crois pas que tu es un peu trop dans une mythologie révolutionnaire un peu désuète ? ». C’est compliqué cette affaire, il faut vraiment doser !

OÙ SONT LES CONS

Sachant que tu joues le cirque médiatique que tu pointais dans « où sont les cons », où sont-ils, les cons ? toujours devant la télé, à regarder Le Cercle ?
(rires) Je ne joue pas le cirque médiatique, non. Et si je peux me permettre, ces deux chansons étaient un peu plus subtiles. « Où sont les cons », c’était à un moment où il y avait plein de chansons qui disaient que la télé c’est de la merde. Je n’écris pas pour dire ça, mais pour dire « tu es constamment en train de me dire que la télé c’est de la merde, donc j’ai l’impression que tu passes ta vie devant en fait, donc c’est un problème. Tu dis qu’ils sont tous cons à la regarder mais tu fais la même chose ». Et cette idée de « les gens sont cons »…

Dans le texte, tu dis que as jeté ta télé, non ?
Oui, dans la dialectique de cette chanson, j’avais envie de dire « si vraiment vous détestez la télé, jetez-là, et puis on en parle plus »…

2e DEGRÉ ZÉRO

Es-tu toujours un enfant de la société du 2e degré ?
Oui ! « Le 2e degré », c’était plus debordien que strictement lié à la société médiatique, c’était la société spectaculaire en tant que telle. Surtout, c’était la grande époque du revival du disco « on est bien d’accord pour dire que le disco c’était ridicule, mais au 2e degré c’était sympa, Casimir, Goldorak, on regardait ça quand on était un peu neuneu, mais au 2e degré on va quand même faire des fêtes où on se déguise en Casimir ». Et j’avais vu autour de moi que le 2e degré était une façon pour beaucoup de gens de perpétuer des choses ridicules sous couvert de s’en détacher. Ce qui me paraît un jeu assez pénible, qui perpétue ces pratiques, avec un côté « j’assume pas ». Je préférerais qu’on dise « notre période 2e degré, où on se racontait qu’on regardait la télé au 2e degré mais en fait on aimait bien, quoi ». « j’ai regardé une connerie hier, au 2e degré ». Bah ouaih, mais tu l’as regardée et t’as bien aimé, donc il y a aussi du 1e degré là-dedans. Je me méfie beaucoup du 2e degré. Et t’as beaucoup de gens qui te disent qu’ils ont regardé une merde américaine, avec détachement. « mais rassure-moi, tu regardes aussi des Bresson et des Pialat ? » « euh non ». Ah d’accord, donc ta pratique du cinéma, c’est regarder uniquement des mauvais films au 2e degré. C‘est triste. Le sujet reste assez d’actualité, je crois.
Après, les médias, j’aime pas trop le discours globalisant du genre « les médias c’est horrible ». Déjà à l’époque du punk, les mecs disaient « vous signez sur une major, c’est dégueulasse ». Nous on répondait que ce qui compte, ce sont les œuvres. Si demain Greenday fait son nouvel album sur une grande major, ce qui va m’intéresser c’est est-ce-que c’est fort, cet album. Je pense que le discours un peu radical de gauche rend bête, de penser que les structures en elles-mêmes seraient mauvaises. Je n’ai pas de honte à aller chez Ruquier, je ne pense pas que c’est le diable. En plus j’aime bien Ruquier, il est sympathique. Et c’est un mec de gauche. C’est tellement rare… En revanche ce que j’ai pu vérifier, c’est que c’est très chiant à faire. Si c’était intéressant et que j’avais l’impression qu’on puisse y dire quelque chose, j’irais. Mais une des raisons qui font que je refuse systématiquement d’y aller, c’est qu’il n’y a pas moyen. Mais s’il y a moyen, j’y vais. Après, il y a peut-être des choses à ne pas faire malgré tout, des dosages, il faudrait y réfléchir.

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L’exemple que tu prends de Greenday, c‘est le propos du film Dig!, avec Brian Jonestown Massacre qui critique les Dandy Warhols parce qu’ils ont signé chez EMI. Mais les Dandy Warhols savent aussi que ça peut leur permettre de faire de la musique mieux, pourquoi dire non.
Absolument. Après, la question reste très ouverte, il faudrait être précis. Par exemple, en ce moment je suis en train de co-écrire une comédie qui est pré-achetée par TF1 Production, qui a fait des trucs pas trop mal et qui ambitionne 2 ou 3 millions d’entrées sur ce projet. Et ça y est, TF1 a lu le scénario, ils aiment bien, ils veulent le produire, mais ça commence déjà à nous demander quelques ajustements. Je suis en train de voir concrètement qu’au bout du compte le film sera moins bien que ce qu’on avait écrit dans un premier temps. Ils sont en train de le normaliser, de le désubversiser, ce qui fait qu’on ne m’y reprendra pas. Tout ça pour dire qu’il faut prendre chaque situation une par une et voir à chaque fois ce qui est vraiment un empêcheur de création et ce qui est un booster de création. Et dans le champ radical, les gens y vont souvent à la machette alors que c’est plus complexe que ça. « La télé c’est nul », bah la télé c’est aussi là que j’ai découvert Godard, Pialat, Rosselini… Les Nuls… Et qu’est-ce qu’on a aimé ça !

Quand je travaillais dans un cinéma avec les scolaires, j’aimais rappeler à certains professeurs qui faisaient étalage de hautes références cinématographiques qu’on peut très bien discuter de Tarkovski, de Fellini, mais qu’on vient tous des de Funès, que c’était super bien et et qu’il ne faut pas l’oublier.
Et qu’est-ce qu’on a aimé ça, de Funès. C’est ça qui est intéressant : l’art permet d’exercer notre multiplicité. C’est terrible que le champs esthétique ait créé des clivages, des niches : il y aurait un art pour ci, un autre art pour ça… Alors qu’au contraire l’art devrait être le périmètre où enfin les étiquettes sociales et distinctives pourraient s’abolir. C’est pour ça que j’aime autant le cinéma, c’est vraiment l’art démocratique par excellence, il permet vraiment de mettre dans la même salle des personnes hétéroclites. Pas autant que je voudrais… Je pense que le cinéaste contemporain qui serait actuellement le grand réconciliateur et qui perpétue la grande tradition populaire de qualité, populaire élitiste, pour reprendre la formule de Jean Vilar, c’est Quentin Tarantino. C’est ce qu’a pu être Cimino à un moment. Les américains ont produit d’immenses cinéastes populaires.

Je trouve que le plus décomplexé des réalisateurs est justement son meilleur ami, Robert Rodriguez, qui va beaucoup plus loin, même si c’est un autre cinéma.
J’adore Rodriguez, mais il est moins légitimé par les esthètes, les intellos. En gros, tu peux écrire dans les Cahiers du Cinéma que Tarantino est le plus grand cinéaste vivant. Tu n’auras jamais Rodriguez, même si quand j’étais aux Cahiers, on aimait tous Rodriguez. Mais je pense que Tarantino est plus fort, en dernière instance. Rodriguez a encore ce côté série B / série Z, une marginalité… Par contre, je trouve que, dans sa créativité, Tarantino est en train d’être prisonnier. Pas de son succès, mais il est obligé de faire à chaque fois des gros films très longs, très majoritaires. J’aime beaucoup son dernier, Django Unchained, mais pourtant j’ai senti, là, que… Donc c’est là que ça devient un sujet, l’histoire d’être très connu, d’avoir une grande visibilité, d’avoir une réception énorme, de vendre beaucoup de livres (ce qui n’a été le cas qu’une fois en fait, me concernant) : il y a quand même un moment où tu es prisonnier de ça, ça t’entrave, comme si tu étais un peu obligé de toujours faire de l’art pour tout le monde alors que l’art c’est fondamentalement mineur, minoritaire. C’est là que je reste fondamentalement pour la culture minoritaire, c’est là où on peut faire tout ce qu’on veut en toute liberté. Bon, par contre il n’y a pas de thune, hein !

Mais à la fin de ta vie, tu peux te dire que tu l’as fait, et tu assumes totalement.
Tout à fait. Je suis dans un statut qui est plutôt pas mal. Je suis vraiment minoritaire, je vends 5 000, 10 000 livres, c’est pas si mal par les temps qui courent, ça me permet de vivre sans la pesanteur d’être un gros vendeur. Cette situation me plaît bien, il faudrait juste être sûr de la pérenniser. Mais la vraie position de liberté elle est là.

AU REVOIR ET MERCI

Les artistes c’est toujours les autres ?
Hélas, oui. Le monde est divisé en deux, et les deux ne me vont pas. Et c’est une des raisons pour lesquelles notamment la littérature est aux mains de la bourgeoisie, qu’elle est majoritairement pratiquée par des gens issus de la bourgeoisie. Ils sont sans complexe par rapport à ça : très clairement la littérature c’est pour eux. Très clairement, devenir écrivain c’est presque leur destin écrit. Je pense qu’un mec comme Frédéric Beigbeder ne s’est jamais posé de question sur sa légitimité d’écrivain : il a grandi dans la grande bourgeoisie avec une mythologie littéraire, sa mère notamment était très lettrée, très cultivée… Il ne s’est jamais posé de question, il s’est dit « je vais m’autoriser, je vais écrire des livres ». Et il en écrit. Donc tu rencontres pas mal de gens comme ça, qui se sont autorisés à écrire. Et de l’autre côté tu as les gens qui s’interdisent d’écrire. Parce que c’est pas pour eux, parce qu’ils ne le méritent pas, parce qu’ils ne sont pas des bons milieux, qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas de talent… Et tu as envie de leur dire « bah autorisez-vous, et puis on verra bien le résultat ». Donc en fait le monde est divisé en deux, des gens qui sont convaincus par culture et par épiderme que « les artistes c’est toujours les autres donc ce sera jamais moi ». Et d’autres qui se disent que « les artistes, c’est toujours moi, et c’est pas les autres ». Et moi je navigue un peu entre les deux. C’est triste parce que ça perpétue des effets de milieux. Et on ne peut pas dire que la littérature soit un art prolétarien.

MELODIE

J’annonce d’avance que j’ai honte de cette formulation, mais est-ce que tu vas retrouver Mélodie ? Est-ce que tu vas revenir vers la musique ? Et est-ce qu’un jour tu pourrais écrire une chanson pour Johnny ?
2014-05-beg-xav ampliFaire un groupe, à mon nom ou autre, non. Ça, c’est par loyauté définitive à Zabriskie. C’est le pacte définitif qui nous a unis et fait arrêter. Le punk rock, ce sera les Zab et seulement les Zab. Même monter sur scène dans un concert de punk où le chanteur t’invite, je ne le ferai pas non plus. Après, pratiquement tous sauf Gwen ont dérogé à ça, Lucas continue à faire de la musique, Xav’ avait remonté un petit groupe avant de tomber malade2… Et je trouve ça normal, ces mecs sont des instrumentistes, pourquoi ils se priveraient de ce plaisir de jouer, c’est tellement beau de composer… Je pense vraiment que s’il y a un mec qui n’a vraiment pas le droit, c’est moi. Parce que je n’étais pas instrumentiste, que j’étais la figure emblématique du groupe, malgré tout, en tant que chanteur, le mec qu’on voit le plus, quoi… Ce serait trahir la mémoire des Zab, de Xav’. Et puis bon le punk, c’est à 25 ans… J’ai lu très récemment une interview dans Libé des Pixies, c’ est sinistre. Ils sont devenus des pères de famille, toutes leurs réponses sont plan-plan… J’ai pas encore écouté l’album…

Pour Johnny, là-dessus je suis comme Didier Wampas. Évidemment que je pourrais écrire une chanson pour Johnny ! Et c’est tout à fait Didier, qui a dit oui quand on lui a demandé de le faire, même si la chanson n’est pas sortie. Pour lui, le sujet c’est même pas écrire une chanson pour Johnny alors que Johnny c’est nul et ringard, il adore vraiment Johnny. Et il l’a souvent raconté, notamment dans la chanson Le costume violet, qui est le costume violet de Johnny. Quand il était gamin, Didier était dingue de Johnny, et il n’a jamais renié ça, parce que c’est quelqu’un qui reste fidèle à son enfance. Alors quand on lui a proposé ça… C’est son côté « j’ai quatre ans », ce côté enfant que j’adore chez Didier. Pour ça et pour tellement d’autres choses, Didier Wampas est un modèle. une fois il était allé chanter à la Star Ac’, et plein de kepon mécontents lui avaient dit « tu fais quoi, Didier… ». Il répondait « bah quoi, moi on m’invite, j’y vais, comme ça je peux dire des trucs »… Je suis moins fan que lui de Johnny, même s’il y a des trucs que j’aime bien, mais évidemment que ça ne se refuse pas, juste pour voir ce que ça fait. Et puis c’est un exercice intéressant, qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire pour lui. Donc ça fait partie des choses que je pourrais faire. Même à la rigueur pour n’importe qui me demandant d’écrire une chanson pour lui, à part si c’est quelqu’un que je déteste vraiment, bien sûr. Tout ça, ce sont des exercices, et c’est intéressant de s’exercer. J’ai fait tellement de choses que je ne me serais pas cru capable de faire et que je me suis découvert comme un peu capable de faire… Il faut toujours un peu essayer le truc.

DIALEKTIK

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Toujours Dialektik3 ?
Alors, si on parle du label, ce label est mal en point… Il n’existe plus, même. Ça s’est un peu mal fini, cette affaire, mais on a tous pardonné à Stéphane Moreau, son fondateur, même si je n’aime pas ce terme chrétien de merde. Il faut rester loyal, c’était tellement énorme ce qu’il était dans les années 90, je lui rends hommage dans Deux singes… Stéphane a été hyper important pour nous et c’est un individu qui pour moi incarne tellement le punk rock… C’est un clown, il rappelait toujours le fond clownesque du punk rock ! Qu’est-ce qu’il était drôle, tout en étant très radical, très d’extrême gauche, très labels indépendants… Mais qu’est-ce qu’il nous a fait marrer. Il était le punk rock à lui tout seul ! Et pourtant il branlait rien, il composait pas…
Après, sur la notion même de dialectique, je continue à penser fondamentalement que l’histoire est dialectique, et que l’histoire c’est la lutte des classes.

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LA LUTTE DES CLASSES

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source : contribution d’un membre sur la fanpage FB « Fan des Zab »

Vous abordez cette question dans la pièce : elle est encore possible, d’actualité, cette lutte des classes ?

Il y a une grande ambiguïté,
un vrai malentendu qui colle à cette notion de lutte des classes, qui est un mode analytique de la société. La lutte des classes, ce n’est pas quand la classe populaire se met à lutter contre la classe dominante, et qu’il y a des luttes, du militantisme, de la grève, de la révolution, non. La lutte des classes, à la base, c’est un mode analytique, une façon d’analyser une société. Ce que dit Marx, ce n’est pas « il faut lutter », ça il le dira à la fin de sa vie quand il va monter l’Internationale Ouvrière. Dans un premier temps, son premier geste c’est de dire « l’histoire fonctionne par lutte des classes » et notamment pour un truc très simple, auquel je crois plus que jamais, c’est qu’on peut analyser pratiquement toutes les périodes historiques comme des stratégies déployées par la classe dominante pour protéger ses intérêts de la plèbe montante. Ça, j’en suis absolument convaincu, et je pense que tout s’explique comme ça. Il faut vraiment rappeler ça parce que c’est très peu su.
Après, est-ce que des luttes sont encore possibles, où en est-on de l’énergie subversive que peuvent déployer les classes populaires ou les classes contestataires ? Ce n’est pas à moi de répondre, c’est aux gens. Peu importe ce que Bégaudeau pense de tout ça, il faut juste regarder ce qui se passe. Et ce que je constate, c’est qu’il se passe plein de trucs : l‘énergie contestataire n’est pas du tout refermée. Ce dont je parle dans la pièce, c’est qu’à chaque fois que tu produis dans une discussion le terme « lutte des classes », beaucoup de gens disent « pfff, c’est fini, ça » accompagné de remarques comme « ouaih, on a vu ce que ça a donné à l’Est, Mao, Ho Chi Minh, Pol Pot… » parce qu’ils mécomprennent la notion. Donc oui, le personnage de Sarah Straub a raison de dire que ça jure, dans une discussion au café. Mais ce qui n’est indéniablement pas fini, c’est cette énergie qui vient à plein de gens, à toujours plus de gens, j’ai l’impression, de vouloir un peu modifier le donné. La bourgeoisie, les experts, nous martèlent d’émission en émission, de livre en livre, qu’il faut être raisonnable, qu’il y a des lois économiques, « on est dans le bateau d’une économie en crise » comme le disent à un moment dans la pièce mon personnage et le lyonnais Gilles Bienheureux (interprété par Philippe Durand), « there is no alternative ». Pourtant je reste très badiousien, j’adore Badiou quand il dit que l’idée communiste, qui est aussi un peu l’idée émancipatrice, une idée qu’on peut appeler de mille manières, cette idée-là, c’est pas demain la veille qu’elle va cesser de traverser des cerveaux humains partout sur terre. Cette affaire n’est pas réglée. Et je suis assez joyeux en ce moment, je trouve qu’il y a de plus en plus d’énergies émancipatrices, plein de gens qui inventent des trucs dans les marges de la société, dans les minorités… Le fait qu’il y ait des monnaies alternatives qui se créent un peu partout, ce n’est quand même pas rien… De nouveau on parle d’auto-gestion, beaucoup de gens montent des Scop… Ce sont des petites choses, mais quand même. Moi qui ai connu les années 90, j’ai l’impression que depuis quinze ans, il y a des énergies émancipatrices qui sont au travail. Et ça dépend où tu regardes. Ceux qui disent « c’est fini, tout ça », ils regardent où, ils s’informent où, ils se document de quoi ? Qu’ils aillent voir ce qui se passe vraiment, dans les minoritaires…

Le numérique permet ça, aussi, via l’open data, l’impression 3D, ou Anonymous dans un autre champ aussi.
Et avec une volonté réelle de garder une certaine liberté, des espaces où on peut faire ce qu’on veut. C’est très libertaire, tout ça. Ce développement numérique-là, ce maquis numérique a beaucoup revigoré les énergies.

On a trouvé avec le numérique des nouveaux espaces de rassemblements, je trouve.
Oui, même si Badiou dirait que ce sont des faux espaces, des pseudo-agrégats, parce qu’il est resté assez old school. Et là je ne le suivrai pas. Mais tout est bon à prendre parce qu’ils déplacent un peu les choses.

Internet est né de ça, de cet esprit, et c’est amusant de voir que c’est l’armée américaine qui l’a développé…
Oui, et c’est précisément ce qu’on appelle la dialectique : il n’y a jamais une chose qui est univoquement lamentable ou univoquement émancipatrice, il y a toujours une ambivalence au cœur de toute chose. Il y a même une ambivalence au cœur du capitalisme. C’est ce que dit Marx : le capitalisme a été émancipateur. Il continue d’ailleurs à émanciper les peuples.

Les questions de la fanpage : est-ce que tu serais prêt à faire une interview croisée avec Jean-Claude Suaudeau ?
J’ai fait mieux que ça, monsieur, j’ai interviewé Jean-Claude Suaudeau en 2005 ou 20064, pour So Foot ! On était allé à Nantes. Une interview qui est restée un peu légendaire, je dirais, elle avait été très bien retranscrite par les rédacteurs… Sinon, interview croisée, moi j’adorerais mais je pense que Jean-Claude Suaudeau s’en fout bien, qu’il ne me connaît pas ! (rires) Ce serait intéressant de demander à Jean-Claude Suaudeau « vous voudriez faire une interview croisée avec François Bégaudeau ? », il répondrait interloqué « mais qui c’est ce blaireau, Bégaudeau ? » (rires).

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Trois sites internets que tu visites quotidiennement ?
Et c’est là qu’on va voir que Bégaudeau est vachement old school parce qu’autant je circule beaucoup sur internet, autant je ne fonctionne pas tellement en terme de sites. C’est un peu comme tout le monde, tiens une vidéo, tiens un lien, mais je ne repère pas les sites… Bon, il y a un site que je conseillerais, c’est le mien, begaudeau.info (rires)… Ah si, pour rester dans la ligne politique, je conseillerais tous les blogs qui s’écrivent autour de Notre-Dame-Des-Landes. Il y a plein de textes hyper intéressants qui donnent un autre son de cloche que ce qu’on entend chez nos officiels. Il y a de très beaux textes narratifs sur comment ça se passe, comment ils s’organisent, quels problèmes ils ont, comment ils s’engueulent… C’est très beau comme expérience d’auto-gestion. Il y a un truc que je dévore en ce moment, aussi, c’est le site de la RTS, la Radio Télévision Suisse, qui a mis en ligne toutes les conférences des années 60, 70 et 80 de Henri Guillemin, historien aujourd’hui disparu, sur des pans de l’Histoire : la Commune, Pétain, la guerre de 14-18… Il faut aller voir ces trucs et écouter ce mec, il est génial. Et surtout, pour des gens qui douteraient encore que ce qui anime fondamentalement une séquence historique c’est la préservation des intérêts de classe, ils auront des faits !

1 On a vu apparaître cette banderole « Fan des Zab » sur certaines scènes du I would prefer not Tour

2 Xavier Esnault, guitariste du groupe, est décédé en décembre 2012

3 Dialektik est le label sur lequel étaient distribués les Zabriskie Point. Créé par Stéphane Moreau, ce label indépendant a notamment eu son heure de gloire en éditant deux titres de Pete Doherty et Carl Barat à l’époque où les Libertines commençaient à cartonner, et dont les clips ont été réalisés par… Xavier Esnault !

4 Cette interview titrée « t’as le look, Coco » a été rédigée dans le n° 21 de So Foot en avril 2005, et est devenue collector.

LA COMPIL ZAB PERSO

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3 réflexions sur “Begaubonus : Bégaudeau et le questionnaire Zab

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