Presse et Internet : la Nouvelle République, pionnière du web en PQR #media

La question d’internet dans la presse est d’actualité depuis de nombreuses années. Mais loin d’être une réussite, l’appréhension du web pour les médias d’information imprimés est plutôt proche du virage raté que d’une parfaite prise en compte des enjeux et des potentialités du numérique. Pourtant, cela n’empêche pas les rédactions de se pencher très sérieusement sur le sujet, le web étant dorénavant inévitable pour les grands – et les petits – titres de presse. Aucun modèle économique réellement viable ne semble encore émerger pour un secteur en crise, et les difficultés sont très différentes selon qu’il s’agisse d’un mensuel, d’un hebdomadaire ou d’un quotidien.

C’est justement à la presse quotidienne régionale (PQR) que nous allons nous intéresser. Nous avons rencontré Chantal Petillat, en charge du multimédia à la Nouvelle République du Centre-Ouest (la NR, ou « la Nounou », pour les intimes). Basé à Tours (Indre-et-Loire), ce quotidien régional est diffusé dans cinq départements en région Centre (Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Indre) et Poitou-Charentes (Vienne et Deux-Sèvres). Et loin de l’image vieillotte dont la PQR peut parfois se voir affublée, nous allons voir que la NR mène une grande réflexion sur la question du web, et ce depuis plusieurs années. Tout comme, d’ailleurs, Le Progrès à Lyon, comme nous le constatons dans un billet-miroir de celui-ci.

Presse gratuite ou payante, utilisations variées des réseaux sociaux, évolution du métier de journaliste, blogueurs… voilà le sommaire de ce long mais riche entretien, réalisé il y a quelques mois !

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Chantal Pétillat, lors de notre entretien dans le quartier du Vieux-Tours.

Chantal Pétillat, bonjour. Tu es secrétaire générale de rédaction adjointe, chargée du multimédia au quotidien La Nouvelle République. Depuis quand t’intéresses-tu au web en tant que journaliste ?
Je suis journaliste depuis 1985 après des études d’histoire à Lyon et l’IUT de journalisme de Bordeaux. Ce qui m’intéressait, c’était la proximité, c’est donc tout naturellement que j’ai choisi la PQR.
J’ai commencé par des stages à Sud Ouest, puis au Courrier Picard. J’ai rejoint la NR en 1986. J’ai occupé tous les postes d’un journal régional : bureau détaché, rédaction départementale, responsable de la rubrique économie, secrétariat de rédaction. J’ai aussi formé les journalistes au système éditorial print… Puis j’ai rejoint le secrétariat général de la rédaction… En 2006, j’ai été détachée par la rédaction en chef sur le multimédia. Une suite logique : en 1995, j’avais été nommée à Parthenay dans les Deux-Sèvres, qui était LA première ville numérisée de France. Le monde entier venait voir ce qui se passait à Parthenay ! C’était expérimental. Les questions tournaient autour de « comment la population peut s’emparer d’internet, à quoi peut servir internet ». Ce qui nous a poussées, ma collègue et moi, à créer le 1er site internet de la NR, un petit site avec lequel on a découvert les potentiels de ce nouveau média. En ligne à partir de 1997, on l’avait appelé Quotidiennement vôtre, avec des petites photos de nous en mode Amicalement Vôtre, la musique de la série réarrangée par un copain musicien. Tous les jours, on mettait les titres du journal, et chaque samedi, on publiait un billet de la semaine, avec ce que l’on n’avait pas écrit dans le journal.

« Qu’est-ce qu’elles nous emmerdent les filles de Parthenay avec leur internet qui n’intéresse personne et dont on ne parlera plus dans trois ans ! »

Déjà le web comme complément du print ?
Oui. Dans ce billet hebdo de notre semaine à Parthenay, on mettait tout ce qu’on n’avait pas pu écrire dans nos papiers, faute de place, ou parce que le ton ou l’angle ne s’y prêtaient pas. Il a fallu un an pour convaincre le siège de nous équiper d’un PC connecté à internet ! On mettait des adresses mail dans nos papiers print, et on se retrouvait avec des puces parce qu’on ne savait pas imprimer le caractère @ ! Et des collègues râlaient : « Qu’est-ce qu’elles nous emmerdent les filles de Parthenay avec leur internet qui n’intéresse personne et dont on ne parlera plus dans trois ans ! » Bienvenue dans le monde du web !
Le site internet de la NR, le vrai, a été lancé en 1998 par une filiale. Entre 1998 et 2006, le print et le web étaient comme deux parallèles qui ne se rencontraient presque jamais. Mon premier travail a été de faire une passerelle entre les deux et de faire des expérimentations. Nous avons été parmi les premiers en France à utiliser coverit1lors du procès Courjault. Nous avons couvert le passage du Tour de France dans la région ou le Printemps de Bourges pour le site, avec des vidéos…

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Très tôt, vous avez
souhaité utiliser toutes les possibilités du numérique avec de la vidéo, du live ?
Oui. En 2009, on a travaillé sur le projet du nouveau site de la NR mis en ligne en 2010, avec dès le départ l’idée que l’ensemble de la rédaction devait être impliqué afin d’éviter que deux mondes coexistent, comme c’était le cas chez ceux qui avaient fait le choix d’une rédaction dédiée.
2009, c’est aussi l’année du PSE (plan de sauvegarde de l’emploi) à la NR. Ce nouveau site internet permettait d’aller de l’avant, d’avoir un projet d’avenir.
En 2010-2011, les 190 journalistes ont suivi une formation « bi-média ». Elle incluait les réseaux sociaux, Facebook, Twitter…

Twitter arrive quand, pour la NR ?
On avait créé un premier compte en 2008 à l’occasion du Printemps de Bourges, qu’on avait appelé @NR_PrintempsDeBourges. On découvrait… Je l’ai transformé en compte personnel en 2009. On n’était pas très nombreux sur Twitter à l’époque, et dès le départ je me suis rendu compte de l’intérêt de cet outil pour se créer un réseau. C’est comme ça que j’ai rencontré des twittos et blogueurs tourangeaux comme Matfanus, Dadavidov ou Detoutderien… D’abord en ligne, puis IRL lors de twit-apéros. Et là je me suis dit qu’il y avait quelque chose !

Tu utilises ton compte Twitter pour du professionnel uniquement ?
On met forcément un petit peu de soi sur un compte Twitter, ça ne peut pas être uniquement professionnel. En revanche, il ne faut jamais oublier que tout ce qui est publié est public.
Actuellement, je l’utilise à 80 % pro et 20 % perso, et avec différents objectifs :

  • de la veille : j’ai besoin de me tenir informée, en tant que responsable des contenus multimédia. Certains veillent pour moi, ça c’est magique ! Sans forcément publier. Il y a des comptes que je regarde plus particulièrement car je sais qu’ils vont être à l’affût des nouveautés du monde numérique.
  • le côté réseau : je l’utilise moins car je suis moins dans la production, mais je le conseille beaucoup aux journalistes de terrain.
  • le côté corporate, le partage des articles du journal… Un peu d’audience ne fait pas de mal ! On est plusieurs à utiliser des comptes Twitter NR, donc on se retweete beaucoup, un peu en fonction de nos envies, de nos intérêts, ce n’est pas automatique.

compte Twitter de Chantal Pétillat

En tant que journaliste, il me paraît difficile d’ignorer Twitter où circulent beaucoup d’informations.

Parlons du numérique à la NR : tu fais partie des gens qui ont déniaisé la PQR sur le numérique. Ton compte date de 2009, pourquoi avoir choisi ce réseau social ?
En tant que journaliste, il me paraît difficile d’ignorer Twitter où circulent beaucoup d’informations. Twitter est désormais un fil info, une source qui s’ajoute aux autres mais qui n’enlève rien au travail de vérification qu’on doit faire derrière. Elle peut aussi nous permettre de trouver des contacts, des témoins. Par exemple, un train est en panne en campagne : on a déjà lancé des messages pour avoir des témoignages de passagers. On commence à avoir des retours, dans ce type d’action. Je considère que plus on multiplie ses sources, mieux c’est. Parfois c’est même plus facile et plus rapide de contacter des sources en DM, qui répondent plus vite via Twitter qu’en envoyant 50 mails…
On voit certaines personnes sur le terrain, dans les cafés – je préconise beaucoup le café, pour le terrain, même si ça se perd ! – Twitter permet d’avoir accès à d’autres sources. Encore une fois, ça ne remplace pas, ça s’ajoute.
Lorsqu’on a présenté Twitter pendant la formation, on a encouragé les journalistes à créer des comptes, sur la base du volontariat. Des comptes pro-perso, perso pour le côté humain et pro car on est journaliste avant tout et qu’on représente l’image du journal. On avait proposé de les nommer @laNR_prénom. Au début, on a eu environ 30 à 40 comptes actifs sur 190 journalistes.

La Nouvelle Républiqe, très présente sur Facebook

La Nouvelle Républiqe, très présente sur Facebook

Le générationnel a joué ?
Franchement, j’ai parfois l’impression qu’il y a des jeunes qui n’ont pas ces outils en main, voire qui les snobent, et de plus anciens qui s’y mettent très bien… Mais quand un jeune journaliste dit « moi, Facebook, Twitter, bof… », je me dis qu’il faut peut-être en chercher un autre…

2010, les comptes individuels des journalistes, et 2013, les comptes-villes.
En 2010, on souhaitait que les journalistes créent leur compte pour s’approprier Twitter, se créer leur réseau… Nous n’avons pas fait le choix d’un compte Twitter NR générique car notre organisation ne nous aurait pas permis de l’animer. Et un flux automatique ne nous semblait pas être dans l’esprit. Car quand on nous interpelle, il faut répondre.
Avec la responsable SEO, on a travaillé sur l’utilisation de Twitter au niveau des rédactions locales. Nous avions des pages départementales sur Facebook, on voulait quelque chose de différent pour Twitter : des comptes « ville » avec de l’info pratique et pour favoriser les échanges. Les comptes-ville ont été créés en 2013, dans la perspective des élections municipales de 2014. Beaucoup de candidats créaient des comptes. Le média local se devait d’être là où avait lieu une partie du débat.
Les comptes ont été plus ou moins bien alimentés, mais on a décidé de les conserver : NR Tours, NR Chinon, NR Poitiers, NR Blois, NR Châteauroux, NR Vendôme, NR Châtellerault… On va creuser l’idée d’en faire des comptes d’infos pratiques : un problème de circulation ici, une journée de don du sang à telle date, signalez-nous ce qui se passe autour de chez vous…
Bien sûr, il faut du monde pour gérer ces comptes de proximité. Grâce aux comptes Twitter pro-perso du départ, nous avons des utilisateurs aguerris, expérimentés, actifs qui animent ces comptes, parce qu’ils en comprennent l’intérêt.

Un des derniers exemples en date est assez intéressant : un journaliste fait-diversier à Poitiers a lancé le compte NR Centre-Presse Poitiers Fait-divers :

  • cela lui permet de se positionner quand il est sur le terrain en publiant, par exemple, une photo. Le message est le suivant : la NR est sur les lieux et vous tiendra au courant.
  • il en a aussi profité pour lancer un appel du genre « vous êtes témoin d’un fait divers, contactez-nous », en mentionnant le numéro de téléphone portable du service.

Encore expérimental, c’est le dernier né des comptes Twitter.
On peut aussi être poussé par la concurrence : suivant les départements, France Bleu, France 3 sont de plus en plus actifs. Pour la NR, cette concurrence n’existait pas avec le journal papier. Les journalistes comprennent peu à peu qu’il faut être les premiers à donner, ce que j’appellerais « l’info vraie », c’est-à-dire une fois qu’elle a été vérifiée. Il en va de notre crédibilité.

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compte Twitter NR Centre-Presse Poitiers Fait-divers

Le web social dans la stratégie web globale : très tôt, vous aviez subdivisé localement les pages Facebook, avec une sensibilisation aux journalistes pour qu’ils alimentent le site, les réseaux sociaux en contenus ? Cette architecture stratégique incluant Facebook et Twitter était déjà pensée comme ça dès l’origine ?
Complètement. Ça faisait partie de la formation dès le départ. On a créé très tôt les pages Facebook départementales, on les a supprimées et recréées avec une stratégie plus réfléchie sur le contenu. Sans dégât sur la communauté rassemblée sur ces pages « 1ere version », car elles ont retrouvé et dépassé leur nombre de fans très rapidement. On ne fait pas la course au nombre de fans, pas plus qu’aux followers sur Twitter. On est vraiment sur l’engagement, le qualitatif, plutôt que sur le quantitatif. Même si, aujourd’hui, la problématique évolue : l’audience en provenance des réseaux ne cesse d’augmenter car les internautes font de plus en plus confiance à « leurs amis » pour leur signaler ce qu’il y a d’intéressant à lire.

Internet a contraint les journalistes à descendre de leur tour d’ivoire.

Parlons des blogueurs qui sont très actifs à Tours. Comment étaient-ils perçus par la rédaction ?
Internet a contraint – et ce n’est pas toujours facile – les journalistes à descendre de leur tour d’ivoire. Ils ont parfois du mal à admettre qu’on les interpelle, via les réseaux sociaux et à se dire qu’il faut répondre à ces interpellations, qu’il faut expliquer ce qu’ils ont écrit et pourquoi. Le journaliste n’écrit pas pour lui mais pour ses lecteurs. Et, parfois, ils en savent plus que lui. Il y a de vrais experts qui tiennent des blogs, c’est une des choses que le web a modifié pour la profession.

Les premiers contacts se sont passés comment ?
Lors de ma nomination en 2006, nous avons lancé un blog de la rédaction dans lequel on faisait principalement des petits billets qui appelaient à réagir à l’actualité. C’est comme ça que l’on a vu qu’il y avait des blogueurs qui écrivaient au niveau local sur le web. C’est à l’occasion d’un blog-apéro autour de 2009, que j’ai rencontré Dadavidov, De tout de rien, Matfanus et compagnie. Pendant quelques années, je n’ai raté aucune de ces rencontres IRL. Dès le départ, je les trouvais intéressants, et puis ce sont de nouvelles sources.

Les blogueurs sont plutôt bienveillants, rarement méchants

Quand tu parles de nouvelles sources, je pense à Matfanus2, qui a couvert sur son blog la campagne municipale 2014 à Tours…
Oui, idem quand il suit de très près la grève de l’usine Michelin de Joué-les-Tours en 2013… C’est une vraie source, les blogueurs. Ce sont des gens qui vivent dans une ville. Nous ne sommes pas partout, il est donc intéressant de les suivre. Je me souviens que dès que je suis arrivée sur Twitter, Dadavidov m’envoyait des petites infos que je retransmettais à la locale car ce n’était pas mon périmètre d’intervention.
Ensuite, sont venus d’autres journalistes plus aguerris sur les réseaux sociaux, comme Johan Guillermin, journaliste à la locale de Tours. Il couvre les conseils municipaux en cover it notamment, et il a pris le relais des infos de Dadavidov.
A la locale, il y a des journalistes agacés par les blogueurs qui les titillent. Mais les blogueurs sont plutôt bienveillants, rarement méchants, et certaines de leurs remarques sont justifiées.
Johan Guillermin
l’a aussi pris comme ça, il les défend parfois au sein de la rédaction, notamment sur Twitter ! Ça m’arrive aussi de dire qu’ils exagèrent, mais après tout ce n’est pas la même vision, pas le même travail, ça paraît logique : nous sommes dans un quotidien régional, généraliste, ce n’est pas la même chose que de tenir un blog où l’on s’engage. Ce n’est pas du tout notre rôle, qui est d’essayer de rendre compte de ce qui se passe, de l’expliquer, d’être honnête en donnant la parole à un maximum de personnes de tous les bords. Donc forcément à un moment on va faire des papiers qui ne vont pas convenir à quelqu’un qui défend autre chose. Mais c’est normal.

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Compte Twitter NR Tours

Les journalistes avaient tendance à penser qu’ils étaient les seuls à avoir l’info

Peut-on dire qu’internet et les réseaux sociaux ont réanimé, réveillé la presse pour qu’elle regarde un peu plus l’avenir plutôt que de se satisfaire de ce qui a été fait ? On connaît les difficultés économiques du print. Et le web n’est pas encore une issue mais un argument quasi-marketing… Le web change-t-il des habitudes, des manières de faire de la profession ?
Il y a encore du travail, mais on avance. Le web réveille, notamment dans des territoires où le quotidien est en zone de non-concurrence. Forcément.
Et le journalisme évolue, pour le coup. J’ai la conviction – qui n’engage que moi – que la fin du papier pour les quotidiens tels qu’ils existent peut aller vite. Il faut se préparer à l’après. Le contenu factuel aura sans doute de moins en moins de raison d’être dans le journal, de même qu’une publication papier quotidienne.
Je regarde autour de moi, et je me dis que, déjà, certaines générations de jeunes ne liront jamais le journal, il ne faut pas rêver. Ce qui ne signifie pas que l’actualité, même locale, ne les intéresse pas. Donc, soit les journalistes ne se bougent pas et accompagnent leurs vieux lecteurs au cimetière, soit ils se préparent à exercer leur métier différemment. Cela passe par de la veille, de la hiérarchisation, de la vérification du bruit qu’on trouve sur internet et une diffusion sur tous les supports : mobile, tablette, ordinateur.
Ce qui a aussi changé, c’est la réactivité, la temporalité de l’information. Une « dernière minute d’actualité », c’est une brève dès que l’info est connue, et vérifiée, j’insiste. Une brève qu’on fera peut-être évoluer au fil du temps, qu’on creusera ensuite plus tard dans un article. Au début, les journalistes attendaient d’avoir toutes les informations, faisaient leur papier pour le journal du lendemain, et seulement après, ils rédigeaient leur alerte pour le site.
Ce n’est plus le cas désormais. Le changement au sein de la NR s’est fait petit à petit.
Au début, les journalistes avaient tendance à penser qu’ils étaient les seuls à avoir l’info. Mais ils ont appris de l’expérience. Il suffit d’une fois, d’une info qu’une rédaction pense être la seule à avoir avant de découvrir qu’elle a été diffusée sur les réseaux sociaux par quelqu’un d’autre. La fois suivante, ils ont à cœur d’être les premiers.
Ce sont aussi de nouveaux outils que les journalistes doivent s’approprier : on a commencé avec la vidéo. On fait aussi des directs sur Internet, des tchats avec des invités…

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compte Twitter NR Chateauroux

Ces nouveaux outils, c’est aussi le datajournalisme ?
Nous avons commencé les formations de datajournalisme pour des journalistes qui étaient demandeurs sur des outils comme Datawrapper, Info.gram ou Google Fusion. Des formations adaptées à nos moyens. Car si ces nouveaux contenus – c’est aussi le cas des webdocumentaires – font rêver certains journalistes, ça prend du temps. De plus, ils ne sont pas forcément très prisés des internautes, qui se perdent un peu dans ces contenus très riches. Mais c’est intéressant en terme d’image pour la marque.

A la NR, du matériel est fourni ?
Pour le journalisme de mobilité, nous avançons pas à pas. Si le fait-diversier de Poitiers a créé son compte Twitter, c’est parce qu’il venait d’être doté d’un smartphone qui lui permet de publier texte et photos, quand il est quelque part. On y va à notre rythme, avec nos moyens, mais on est convaincus et on commence à équiper les bureaux détachés, les fait-diversiers. C’est un début.

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Est-ce une bonne idée pour des journalistes sortant d’école et en recherche de travail d’ouvrir un blog ? Pour montrer une activité, un style, des thèmes de prédilection, entretenir l’écriture… Un CV en ligne qui peut avoir plus d’importance qu’un CV traditionnel ?

Oui, tout à fait, sur un blog on peut montrer ce qu’on sait faire. Mais j’y ajoute une présence sur LinkedIn, une activité sur Twitter. J’ai suivi en 2013 un master de management des médias du numérique. Parmi les intervenants il y avait une rédactrice en chef venue nous parler de l’embauche d’une quarantaine de journalistes. Sur ces 40, il y en a deux qu’elle n’aurait jamais embauchés sur la base de l’entretien traditionnel si elle n’avait pas lu leur compte Twitter et apprécié leur comportement sur ce réseau social. C’est dire l’importance de cette présence numérique.

À Lyon, dans certaines écoles de journalisme comme l’ISCPA, certains professeurs journalistes font créer des comptes Twitter à leurs étudiants, avec des exercices en situation réelle, lors de la Fête des Lumières par exemple.
Le problème, c’est que ce ne sont que quelques professeurs. Les journalistes qui maîtrisent bien le web sont encore trop peu nombreux à donner des cours dans les écoles de journalisme traditionnelles…
Le web est un univers où tout bouge vite, donc soit on y arrive en pédalant, soit on est dépassé. Alors, il faut s’y mettre, car les places sont chères, il y a une précarité de la profession…
Mais il y a aussi trop souvent une méfiance vis-à-vis du web, et c’est dommage car ça ne rend pas service aux jeunes générations.

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Tu disais que tu n’étais pas très optimiste pour la presse papier. Plusieurs rédactions à Lyon, qui ne sont pas en PQR mais en hebdo, mensuels ou trimestriels, partent sur un principe de site internet/actu chaude (avec ou sans formule d’abonnement) et une version papier avec de l’actu froide, de l’analyse. Est-ce-que ce modèle est applicable à la PQR ? Car la partie âgée du lectorat de la PQR n’est pas forcément sur internet et a besoin de cette édition quotidienne…

C’est toute la difficulté de cette révolution. On est obligé en PQR d’accompagner nos vieux lecteurs, sachant qu’il y en a de plus en plus qui sont équipés (ordinateur, tablette). L’arrivée des tablettes change beaucoup la donne par sa simplicité. J’ai autour de moi beaucoup d’exemples de parents ou de grands-parents qui en sont équipés3. Et les ventes de tablettes dépassent les ventes d’ordinateur, dorénavant. Malgré tout, nous devons soigner nos vieux lecteurs.
Il me semble que le factuel, le chaud, doit être sur le site web, mais je ne suis pas sûre qu’il est nécessaire de le dérouler dans le print, dans lequel on peut effectivement privilégier l’analyse et le commentaire.

Faut-il imaginer des formules avec du numérique la semaine et du papier le week-end ?
L’approche est peut-être encore différente avec une édition numérique sur tablette, qui peut bénéficier de la réalité augmentée et magnifier le contenu proposé dans le journal.
Cela dit, on ne peut pas changer la ligne rédactionnelle du jour au lendemain en ne mettant que de l’analyse dans la version papier. Ce sera une évolution qui se fera au rythme de la PQR, sans rupture risquée.

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compte Twiter NR Niort

Tout le monde fait le même constat depuis des années, et pourtant les médias se regardent en chiens de faïence, personne n’ose vraiment y aller…
Il y a différentes raisons à cela. C’est beaucoup une question de moyens, peut-être plus que de peur d’y aller. Les entreprises de presse sont une industrie lourde et c’est encore le papier qui les fait vivre. C’est là où beaucoup sont coincées. Impossible de passer brutalement de l’un à l’autre. Là est la complexité : on sait qu’il faut aller vers le numérique, sans perdre ce que l’on a aujourd’hui. C’est compliqué, mais petit à petit, on y va. Le web avec le factuel, l’immédiat, le direct, oui. Mais pas que. Je pense que le web se prête aussi très bien à la profondeur. On parlait de datajournalisme, le numérique permet de faire des dossiers assez poussés.

Avec le web, on n’est plus tenu à la longueur : on peut actualiser ou enrichir un papier avec de la vidéo, des liens externes, ce qui n’est évidemment pas possible en print
Tout à fait, on peut renvoyer à nos archives, aussi… Je dis toujours qu’internet libère, on est beaucoup moins contraint que dans le papier. Le papier, c’est quelque chose qu’on va prendre, un rapport à l’objet, même si maintenant on peut aussi le toucher sur tablette (rires). La lecture papier revient pour moi au même que la lecture tablette, sauf que la tablette, c’est mieux grâce aux enrichissements possibles que l’on vient d’énumérer. On lit maintenant sa tablette comme on lisait son journal papier avant, en se posant.

en matière d’information, on ne peut faire payer que ce que l’on ne trouve pas ailleurs

Fils de buralistes et d’amoureux de la presse, mes parents m’ont fait aimer très tôt les journaux. Et si je n’avais pas connu le papier, je n’aurais pas navigué au hasard des rubriques lorsque je le parcourais du début à la fin. Ce mode de lecture s’avère moins possible avec une tablette ou le web…
Oui, on est d’accord, c’est pour ça que je pense que le papier tiendra tant qu’il y aura des gens qui ont eu des journaux entre les mains ! Mais il y en a de moins en moins, quand je regarde autour de moi. Et ces nouvelles générations, ça m’étonnerait qu’elles se mettent au papier quotidiennement. C’est vrai que lorsqu’on prend un journal, on le feuillette, alors qu’on va lire sur un site ce que l’on nous propose ou ce que nous conseillent « nos amis ». C’est une autre optique, que l’on peut regretter avec le web. Sauf si on se retrouve face à des gens un peu curieux.

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compte Twitter NR Loches


A la NR, avez-vous des modèles, comme le
New York Times qui est souvent cité comme la référence des expérimentations web ?
On regarde un peu partout. On n’a pas un modèle en particulier, mais on regarde beaucoup à l’étranger, notamment le New-York Times. Je regarde aussi le Financial Times, ou des journaux allemands, espagnols… On picore un peu partout. Et, encore une fois, je fais beaucoup de veille. La difficulté, c’est le côté PQR, qui est différent de la presse nationale ou d’une autre périodicité de parution. On a cet avantage de la proximité, qui peut aussi être un inconvénient.
Mais il faut rester ouvert, curieux. On travaille actuellement à une refonte du site. Quand on aborde un thème en groupe de travail, on essaye d’aller voir ce que font les autres. Toutes les bonnes idées sont faites pour être récupérées, utilisées à sa sauce… Personne n’a la bonne recette, donc il ne faut pas se priver de ce qui se fait de bien, de ce qui marche.

Les lecteurs web de la NR : les articles sont bien relayées par la communauté de lecteurs fédérée autour de la NR ? En quoi ces « weblecteurs » influencent-ils l’évolution multimédia de la NR ?
Certains articles sont très relayés, d’autres pas du tout, il faut penser à tout ça quand on réfléchit à un paywall ou aux abonnements numériques.
Le modèle économique, on ne l’a pas. Aucun de ceux qui viennent du print ne l’a encore vraiment.
Bien sûr, il y a des exemples comme Médiapart, mais c’est un pure player, et ce modèle ne me paraît pas plus reproductible que ne l’était le Canard Enchainé qui n’a jamais fait appel à la publicité.
Pour le moment, on est encore au tout gratuit à la NR, avec l’import automatique de l’intégralité du papier. Mais ça va changer. Même si le chiffre d’affaires reste modeste, passer au payant, c’est important pour la valeur de l’information. Pour rappeler aux gens que c’est un métier et qu’il y a des salariés derrière, que tout n’est pas gratuit dans la vie. On sait que, sur le nombre de visiteurs, très peu sont prêts à payer. Il faut viser les gros consommateurs. Mais c’est aussi important de garder ceux qui consomment moins d’informations, afin de conserver un volume suffisant de pages lues pour convaincre les annonceurs.
Il ne faut pas perdre de vue non plus qu’en matière d’information, on ne peut faire payer que ce que l’on ne trouve pas ailleurs. Il faut forcément une plus-value, c’est ça qui est à travailler.

J’ai lu dans les Inrocks un article sur web et journalisme qui disait « il faut du contenu avant que ce soit du contenant ». Ce à quoi je réponds que ça fait des années que j’entends ça. Et si on l’entend depuis si longtemps c’est qu’il y a un problème quelque part.
Il est toujours difficile, lorsqu’on a longtemps vécu dans un certain confort d’en sortir. C’est beaucoup plus facile de partir de zéro, de construire quelque chose. Un journal, c’est une industrie lourde, c’est une grosse machine peu adaptée à un modèle économique léger.
Mais lorsqu’on a un socle qui fait vivre beaucoup de personnes, ce qui est le cas des entreprises de presse traditionnelles, on ne peut pas s’asseoir dessus comme ça.

1Cover it : outil permettant de suivre en direct un événement. Pour Twitter, on parlera de livetweet.

2 Matfanus a d’ailleurs créé en septembre 2014 le webmag 37 degrés (qui est aussi édité en papier), un magazine d’info qui traite de Tours et du département de l’Indre-et-Loire, et dont j’envie le traitement de l’actualité politique locale.

3 Je confirme : mon grand-père de 92 hivers va lire chaque matin la Nouvelle République sur le site internet, et ce depuis plusieurs années maintenant.

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3 réflexions sur “Presse et Internet : la Nouvelle République, pionnière du web en PQR #media

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