dans les coulisses de l’AFP avec Making-of

Making-of a été créé en 2012 par l’AFP pour faire partager au public le quotidien de ses journalistes sur le terrain. Rencontre avec Roland de Courson, à l’origine et aux manettes de ce blog édité par un média majeur.

2015-09-AFP-logo
L’Agence France-Presse (AFP)
est l’une des trois agences d’information mondiale avec Reuters et Associated Press (AP). Ces agences emploient des journalistes et des photographes pour vendre les informations aux médias. Le B-to-B de l’actualité, en gros.

L’arrivée du numérique pour les médias a changé la donne, et l’AFP n’y fait pas exception. Et l’agence a mis à profit les possibilités notamment offertes par les réseaux sociaux pour mieux se faire connaître du grand public. L’AFP développe en français et en anglais sa présence sur des plateformes comme Facebook, Instagram, Tumblr, Pinterest, Youtube ou Twitter  (news et photo) principalement pour faire (re)connaître le travail de ses photographes (dont Jeff Pachoud, qui œuvre à l’agence de Lyon et lauréat du World Press Photo 2014 pour ce cliché).

L’AFP a aussi choisi de mettre en place des blogs sur les coulisses du travail des journalistes, photo ou texte : Making-of (en français), Correspondent (en anglais), et Focus (en espagnol). Rencontre avec Roland de Courson, coordinateur de Making-of, pour en savoir plus sur le blog qui nous fait partager les témoignages des journalistes sur le terrain.

Roland de Courson (crédit photo : Mio Ushiyama)

Roland de Courson (crédit photo : Mio Ushiyama)

Quand et comment est née l’idée de Making-of AFP ?
L’idée a commencé à germer début 2011. L’AFP est une des trois grandes agences d’information mondiales, avec un réseau de bureaux dans 150 pays. Nous sommes présents dans tous les domaines du journalisme (texte, photo, vidéo, infographie) et parmi nos 1.500 journalistes, on trouve des spécialistes de tous les domaines, de toutes les régions. Mais nous restons très peu connus en dehors du monde des médias. L’idée était donc d’offrir au grand public une fenêtre, gratuite, sur l’énorme réservoir d’expertises et de talents qu’est l’AFP.
L’autre but des blogs est de permettre aux journalistes de l’AFP de se « lâcher », d’exprimer à la première personne leurs émotions et leurs points de vue face aux moments souvent très intenses qu’ils vivent : la longue marche des réfugiés syriens en Europe, la douleur des rescapés d’un typhon, une rencontre marquante avec un grand chef d’orchestre ou un chef de guerre afghan… Les journalistes texte de l’AFP sont astreints à un carcan de règles de style et de concision très strictes, essentielles pour garantir notre neutralité d’agence internationale et répondre aux attentes de nos clients. Mais ce « formatage » est souvent frustrant pour le reporter qui vit des choses extraordinaires mais n’a pas les moyens de les raconter exactement comme il le voudrait. Alors que dans le blog, en dehors des normes de rigueur communes à toutes les formes de journalisme, les deux seules règles sont d’être intéressant et d’écrire à la première personne du singulier.

L’idée a-t-elle été bien accueillie ? Combien de temps a pris sa concrétisation ?
Nous avons lancé le blog français Making-of et son équivalent anglais Correspondent en avril 2012. A l’AFP je dirais que les sentiments étaient assez partagés au départ. Il y avait ceux, très enthousiastes, qui avaient tout de suite vu l’intérêt du projet. D’autres étaient plus méfiants. Ecrire « je » à l’AFP, c’était briser un tabou, contrevenir à toutes les règles de style en vigueur depuis soixante-dix ans, et évidemment cela n’était pas très bien vu par tout le monde ! Mais fort heureusement il n’y a jamais eu d’hostilité ouverte. Aujourd’hui, trois ans et demi après le lancement des blogs, je pense qu’ils font quasiment l’unanimité dans la maison. Tout le monde a compris qu’écrire « je », ce n’est pas nécessairement se regarder le nombril. Que l’écriture à la première personne est moins une façon de parler de soi qu’un moyen hyper-efficace pour faire entrer le lecteur dans une histoire.

le compte Twitter de Making-of AFP

le compte Twitter de Making-of AFP

Êtes-vous uniquement affecté à l’animation du blog ? Vous êtes plusieurs à tenir les commandes ?
Nous sommes deux à nous occuper à plein temps des blogs : moi-même et un(e) journaliste anglophone (le poste anglophone est actuellement vacant car sa titulaire vient d’être nommée aux Etats-Unis, mais il devrait être pourvu dans les prochains jours). Nous sommes intégrés au sein de la rédaction en chef centrale à Paris, la « tour de contrôle » mondiale de l’AFP, ce qui nous permet d’être rapidement au courant de tout ce qui se passe dans la maison.

Qui choisit les sujets ? Les journalistes vous les proposent spontanément ?
Environ 40% des sujets nous parviennent spontanément. Le reste, ce sont des commandes que nous passons auprès des journalistes dont nous avons repéré le travail sur le fil AFP, parmi le flux de photos et de vidéos, par le bouche à oreille dans la maison ou encore sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il une ligne rédactionnelle au Making-of ? Un rythme de publication est-il établi ?
Nous essayons de publier un billet par jour. C’est parfois plus, parfois moins. Quant à la ligne éditoriale, tout est permis à condition de respecter le b.a.-ba du journalisme (vérifier les faits, ne diffamer personne, etc.), d’être intéressant pour son lecteur et de s’exprimer à la première personne du singulier.

Depuis sa création, Making-of rencontre un succès d’estime dans la profession comme dans le public. Cela se vérifie-t-il dans le nombre de visiteurs ? De quels pays proviennent les internautes ?
Nous recevons en moyenne 55.000 visiteurs uniques par mois. Ils viennent à 75% de France.

la page Facebook française de l’AFP

Une agence de presse qui s’expose au grand public via Facebook, Twitter, Tumblr, ce blog… Être sur le web, visible, c’était une envie ou une obligation à l’ère du tout-web ?
Pour un média quel qu’il soit, même pour l’AFP qui travaille en « B to B » avec les médias et ne s’adresse pas directement au grand public, il est devenu inconcevable de ne pas être visible sur le web, sur les réseaux sociaux. Soigner son image de marque, montrer son savoir-faire est indispensable, et les blogs de l’AFP sont une façon de répondre à cette nécessité. Le tout est de rester sobres. Le souci de visibilité ne doit jamais devenir plus important que le souci de qualité. Sur Making-of, je préfère passer peu de billets très travaillés et presque toujours impeccables que de multiplier les posts médiocres pour être présents sur les réseaux sociaux et « faire du clic ».

En quoi ce regard sur « la petite histoire » qu’apporte le blog est-il intéressant pour vous ?
Écrire à la première personne, raconter les coulisses d’un événement permet de sortir du journalisme conventionnel, d’introduire dans une histoire une dimension émotionnelle qui fait trop souvent défaut dans les dépêches ou les articles « classiques ». Le lecteur s’identifie tout de suite au journaliste qui parle à la première personne et « vit » l’histoire de façon beaucoup plus intense. Cela permet de faire passer facilement des textes plus longs que la moyenne.

Le Making-of permet à certains journalistes d’exprimer ce qu’ils ont ressenti face à une actualité. Cette parole inhabituelle est-elle appréciée (des journalistes eux-mêmes et des lecteurs), à une époque où le métier de journaliste n’est pas toujours bien perçu par le grand public ?
Making-of rend sa dimension humaine au journaliste. Le public peut prendre conscience des interrogations, des doutes, des dilemmes, des erreurs et difficultés en tout genre qui surgissent dans l’exercice d’un métier qui n’a décidément rien d’une science exacte… Et en France, où l’approche des médias est souvent très franco-centrique avec peu de place accordée à l’actualité internationale, nous montrons que les journalistes de l’AFP continuent d’être présents partout, qu’il n’y a pas de conflit ou de sujet « oublié » pour nous. L’un des sujets qui a le mieux marché sur Making-of est le récit du procès d’une mutinerie militaire au Bangladesh…

2015-09-AFP-logo-2En tant que journaliste, est-ce que making-of a modifié votre façon de voir votre métier ou l’actualité ?
Travailler de façon totalement multimédia – raconter une histoire en faisant appel à toutes les ressources écrites, visuelles et sonores à ma disposition – était quelque chose de nouveau pour moi quand j’ai commencé les blogs après vingt ans de journalisme d’agence « classique », et dont je pourrai difficilement me passer à l’avenir. J’ai aussi vraiment découvert le formidable talent des photographes de l’AFP, dont j’étais peu conscient quand j’étais reporter « texte », ce qui m’a sans doute permis de développer mon sens de l’image – une qualité indispensable pour tout journaliste aujourd’hui. Le blog prouve aussi qu’il est parfaitement possible d’intéresser un très grand nombre de lecteurs avec des sujets lointains ou « difficiles », pourvu que l’histoire soit bien racontée et, surtout, bien mise en images.

Quelles sont les histoires qui vous ont le plus marqué depuis que Making-of existe ?
Toutes les histoires de conflits, comme en Syrie avec les témoignages effroyables d’un de nos pigistes dans la banlieue de Damas, Abd Doumany, qui photographie les victimes de raids aériens à leur arrivée à l’hôpital. J’ai aussi été marqué par le témoignage d’Annie Thomas, qui avait couvert le génocide rwandais en 1994 et en avait peu parlé dans la maison avant d’écrire pour le blog, pour le 20ème anniversaire de la tragédie, un texte terrible, d’une puissance incroyable.

2015-09-AFP-makingof_9_Genocide
Mais l’histoire qui m’a le plus ému est l’une des toutes premières que nous ayons publiées, en avril 2012. Elle est signée Miwa Suzuki, une journaliste du bureau de l’AFP à Tokyo qui avait perdu sa sœur dans le tsunami au Japon un an plus tôt. Ce texte, dans lequel Miwa raconte sa terreur initiale, les jours d’angoisse alors qu’elle était sans nouvelles de ses proches, la longue recherche du corps, la macabre découverte, et dans lequel elle exprime de façon intense ses sentiments face à cette catastrophe personnelle et collective, est un vrai coup de poing dans l’estomac. Et sans doute encore plus pour moi, puisque l’auteur est une de mes amies (j’ai été correspondant de l’AFP au Japon pendant cinq ans). Le billet de Miwa Suzuki est passé inaperçu lors de sa publication, car personne ne connaissait encore nos blogs, mais nous l’avons republié en mars dernier pour le quatrième anniversaire du tsunami.

2015-09-AFP-makingof_8_MiaSuzuki

Making-of et Correspondent ont été lancés en 2012. Comment s’annonce le futur ?
Making-of et Correspondent sont tous deux en ligne depuis avril 2012. Le passage à une nouvelle présentation des blogs en juin 2014 a « cassé » un grand nombre d’articles anciens, que nous avons dû mettre hors ligne. Nous les réparons petit à petit. C’est ce qui explique que les billets en anglais ne remontent pour l’instant qu’à juin dernier.
Nous avons aussi lancé en 2014 un blog espagnol, Focus, qui est géré par les journalistes du quartier général latino-américain de l’AFP à Montevideo. L’avenir ? L’AFP travaille en six langues, cela laisse de la marge…

Making-of AFP le site est à lire sur http://blogs.afp.com/makingof, et sur Twitter @AFPMakingof
Roland de Courson sur Twitter @rdecourson et sur son blog http://roland-de-courson.com/

Et un grand merci à Véronique Buttin-Malamitsas pour avoir permis cette rencontre !

Publicités