8 femmes de F. Ozon : où la manipulation se confond avec l’intention de l’auteur sans le perdre.

Alors que la grande Catherine Deneuve sera à l’honneur à Lyon pour l’édition 2016 du Festival Lumière et à l’occasion de la sortie de Frantz, dernier opus du prolifique François Ozon, retour sur son film le plus représentatif de son œuvre : 8 Femmes, sorti en 2002, dans lequel il dirige un casting de haute voltige. Et un coup de maître qui lui permet de lier cinéma populaire, légendes du 7e art, hommage d’un cinéphile amoureux à ses maîtres (Truffaut, encore et toujours), maîtrise du langage cinématographique et jeu cynique avec le spectateur en imbriquant plusieurs degrés de lecture. Vous avez dit jouissif ?

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8 FEMMES (François Ozon, 2002) : où la manipulation se confond avec l’intention de l’auteur sans le perdre.

« Le distributeur croit au film et le lance comme un film commercial et grand public. Nous verrons bien… »

François Ozon

Le public français a été assez nombreux1 à se ruer dans les salles pour voir le nouveau film de François Ozon, cinéaste unanimement reconnu depuis Sous le Sable et la prestation majestueuse de Charlotte Rampling. Succès rapide au box office, film ouvert au grand public, la presse de son côté traite et retraite sans fin les mêmes choses à propos de ce film : simple développement du dossier de presse le plus souvent, ou de certaines photos du livre (costumes, références et inspirations cinématographiques, gestion du casting, etc.). A de rares exceptions, donc, pas de traitement plus en profondeur du film qui pourtant mérite un peu plus que ça son statut pleinement artistique, au moins tout autant que par un plan marketing de presque 2 millions d’euros, et la présence d’un casting exceptionnel comme on en voit un tous les dix ans dans le cinéma mondial.

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Il y a pourtant énormément d’autres choses à dire, à commencer par le style formel de François Ozon. Car même s’il a réalisé là son film le plus accessible, il ne s’est pas pour autant privé d’y apposer son sceau personnel, toutes ces choses qui font que l’on est bien en face d’un film d’Ozon.

Tous les films d’Ozon traitent de l’enfermement, qu’il soit physique (on trouve de nombreux huis-clos comme cadres topiques de l’action des films d’Ozon), social (les carcans socio-culturels, l’asservissement à des modèles pré-établis de la famille petite bourgeoise typique), ou psychologique (la manière de traiter les relations amoureuses, notamment). On retrouve une surabondance, quasiment jusqu’à l’auto–parodie, des surcadrages, cadres dans le cadre, et autres représentations formelles de ce sentiment (l’une des marques d’influences sur Ozon du cinéma de Fassbinder…) : le pas de porte de l’entrée de la maison, les barreaux composés par la mise en place des livres de la bibliothèque, les stries du papier peint (identique à la chambre de Marina De Van dans Sitcom, par exemple), encadrement de fenêtres, du miroir… Le miroir, récurrence ozonnienne s’il en est, auquel se confronte la femme. Symbole de l’impossible adéquation entre le réel (le temps qui passe, destructeur) et une image de soi fantasmée…

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Autre leitmotiv ozonien, la plongée à 180° dans un lieu intime (la chambre, souvent, ici celle de Ludivine Sagnier), cadre écrasant, autant implacable qu’omniscient, propice aux vérités les plus personnelles de Virginie Ledoyen sur un père incestueux.

Le choix de la focale n’est pas innocent non plus. Alors que toutes ces femmes se retrouvent liées autour du meurtre à élucider, cette solidarité n’est qu’illusoire car l’optique choisie isole chacun des personnages en rendant flou de ce qui l’entoure, décor ou autre protagoniste. Ceci souligne la différence de chacune, son isolement, un jardin secret lourd à jardiner qui empêche une franchise totale en dépit de la gravité de la situation. Malgré une personnalité apparente entretenue et facilement reconnaissable par toutes les autres et par les spectateurs, leur position parfois reculée au second plan les montre floues, au contour imprécis, renvoyant ainsi l’instabilité de leur intériorité, en situation de plus grand isolement que lorsqu’elles s’expriment.

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Mais l’excès du soulignement formel de l’enfermement participe aussi à un mouvement global : une artificialité intentionnelle, qui sous–tend le déroulement de tout le film.

Le décor extérieur en toile peinte, trompe–l’œil du jardin de la maison bourgeoise isolée dans la campagne, le soulignement intensif de la lumière sur le visage des actrices et des couleurs des éléments du décor ou des costumes, le surjeu théâtral de la mise en scène… Tout est faux, du moins réfute tout réalisme. Le film va jusqu’à être monté en faux–raccord, rendant impossible toute fluidité, toute identification. L’unité se fait simplement par le dialogue qui en rythme l’ensemble. Or, chacune ment par omission ou plus ouvertement. Aucune vérité ne se fait jour, mis à part pour des règlements de comptes personnels qui éloignent les protagonistes de leur quête. La vérité la plus sincère – la plus dramatique – surgira de Ludivine Sagnier. Mais elle sera aussi la plus destructrice, aboutissant finalement au suicide du père, victime naïvo-dépressive de ses dernières utopies familiales.

Seuls moments où les actrices sont elles–mêmes : les chansons, porteuses de révélations enfouies. Mais là encore, nous nous retrouvons face à une forme peu réaliste de mise en scène…

Ozon use et abuse avec délice du somptueux jouet – le casting – pour en rechercher le point ultime de résistance. Et pour le briser sans en avoir l’air, finalement.

Les deux actrices les moins « capées », les moins médiatiques sont Ludivine Sagnier et Firmine Richard. La première organise le complot, elle est la cadette et pourtant la manipulatrice ; la seconde, bonne inoffensive face au pouvoir de séduction éclatant des autres, est la première à saisir la teneur de la supercherie quand les autres, les plus mythiques, sont toujours embarquées dans un bateau qui traverse inexorablement le Styx.

Et que dire du plaisir que prend Ozon à confronter ses légendes vivantes… Emmanuelle Béart traitant Fanny Ardant de putain ; Deneuve, bourgeoise vieillissante cocufiée par sa bonne – vive la lutte des classes ! – qui lui renvoie en plus en pleine figure le mythe ultime que peut représenter Romy Schneider2 ; la scène magnifique de la réplique de François Truffaut3 dite par Catherine Deneuve à Virginie Ledoyen, scène dont le montage exclut Fanny Ardant qui fut actrice et femme de Truffaut…
On pourrait passer des heures sur le jeu pervers d’Ozon à introduire des scènes, des dialogues qui trouvent une résonance très sensible dans la vie privée ou la carrière des actrices4.

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Ozon rend la pareille à son casting malmené en maltraitant ses thèmes récurrents. L’absence de figure paternelle, qu’elle soit physique ou symbolique, se révèle ici un canular tout au long du film, car celui–ci est pourtant dans sa chambre. Mais il se suicidera, quittant définitivement le navire, rendant impossible la reconstruction de l’image idéale de la famille, image qui se détériore inexorablement au fur et à mesure qu’avance l’ « enquête ». Mais plus intéressant, l’image du père absent se multiplie, se met en abyme sur les trois générations de la famille : Virginie Ledoyen enceinte d’un père anglais qui sera simplement mentionné par le dialogue5 ; Isabelle Huppert traumatisée de n’avoir pas connu un père qu’a assassiné Danielle Darrieux par « non amour »6 et qui a, de son propre aveu, surtout souffert de l’argent dont elle aurait disposé et auquel elle a renoncé par cet acte.

Cette surabondance de la thématique sert autant le scénario à souligner la vénalité de toutes ces femmes quelque soit leur âge qu’à montrer plus ouvertement qu’à l’habitude, à travers le père reclus dans sa chambre, la lâcheté de l’homme, son refus d’affronter des responsabilités familiales ou d’assumer une image sociale échue à la petite bourgeoisie, une vie dénuée souvent de sentiment vrai car pourri par la présence de l’argent.

 

Ozon joue donc à brouiller les pistes de son propre univers. Et la promotion du film a servi aussi à entretenir l’amalgame. Si l’on s’en tient à la majorité de la revue de presse sur le film, on a là un film grand public catapulté par un casting remarquable en tout point et comme on en voit réuni tous les quinze ans en moyenne. Or, ce film n’est pas moins marqué par le regard incisif et cynique de son auteur, et sa grande réussite – et son refuge, donc – tient au jeu subtil qui existe entre les différents degrés de lecture, la hauteur à laquelle chaque spectateur voit le film. Donc fatalement, le peu bavard et rhétorique Ozon se cache derrière la sacro–sainte subjectivité du spectateur lorsqu’on l’interroge sur l’intention sous–tendue de telle ou telle scène, à de très rares exceptions près7. Il s’est par contre rarement dérobé aux questions relatives à l’éclairage au premier degré du film (jeu de références, etc.), peut–être pour bien noyer le poisson… Mais ce film est loin pourtant d’être un OVNI dans sa filmographie. Et par ce jeu médiatique, l’impression tenace que plus le jouet que l’on possède a de la valeur et est admiré par les autres, plus on cherche à savoir jusqu’où on peut le casser sans pour autant lui faire perdre le prestige qu’il nous apporte, prestige auquel soi–même on accorde finalement peu d’importance.
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Une démarche sado–maso sous–tendue à travers son œuvre et ses personnages (de l’ogre des Amants Criminels à Jacques Nolot, en passant par Marina De Van et Firmine Richard), plus facilement lisible sur le film qui l’expose le plus aux joutes médiatiques. De même que tout complexe de supériorité se nourrit d’un complexe d’infériorité tout aussi présent, dans toute attitude sadique/dominatrice se créent des plages de masochisme/soumission afin de trouver de nouvelles limites à dépasser, de se renforcer dans son désir de puissance et d’expansion, d’activité. (si vous avez compris ctte phrase, je vous paye une bière)

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Autre pied de nez formel, au casting comme au spectateur : malgré le nœud d’intrigues familiales qui s’amoncellent et se rajoutent à la résolution du meurtre du père, on se rend compte que le montage est pourtant des plus explicites (les flashes back subjectifs, ou la séquence à table où tout le monde dit ce qu’il a à dire, mais ment surtout par omission) et ne cache rien, par petites touches toutefois, du caractère réalisé de certains actes (le double-insert du couteau ensanglanté planté dans le dos du père, soulignant le contraste de la violence des relations de toute cette mini–communauté vivant dans cette univers cossu de Barbie, où l’argent et la réputation protègent utopiquement de tout…). Cynisme, quand tu nous tiens !

Pour finir, une hypothèse, une de plus. On a pu voir dans la figure du héros chez Ozon une victime qui s’enferme elle–même dans un idéal afin de fuir un réel trop implacable, un héros qui se perd finalement dans cette démarche auto–destructrice. Selon cette « définition », le héros serait donc le personnage du Père, qui laisse s’organiser un complot qui le mènera à sa perte, après constatation de sa déchéance. Une sorte d’acceptation du jeu pour le jeu, en mesurant pourtant les possibles – et souvent inévitables – conséquences. Comme un dernier pas en avant (au bord de la falaise, souvent) après tant d’immobilisme et d’hypocrisie…

Paru dans le fanzine lyonnais Boskop en 2003

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1 Plus de 3,7 millions de spectateurs, de février à juin 2002 (source : Le Film Français)

2 Une photo de Romy Schneider avec une coiffure assez queer, tiens, tiens…

3 « Te voir, c’est à la fois une joie et une souffrance ». Cette réplique est prononcée dans deux films à l’encontre de Catherine Deneuve : La sirène du Mississipi (1969) et Le Dernier Métro (1980). Fanny Ardant a, pour sa part, tourné pour Truffaut dans La femme d’à côté (1981) et Vivement dimanche ! (1983).

4 Bien que, pourtant, le réalisateur se défende naïvement en conférence de presse d’avoir joué à ce petit jeu…

5 Dans le magazine Elle, Virginie Ledoyen a déclaré que son aveu du maître de maison incestueux et donc père de l’enfant qu’elle porte n’est qu’un mensonge pour rendre sa petite sœur jalouse. Truc de réalisateur dans sa préparation de direction d’acteur, ou véritable enjeu diégétique ? Toute interprétation se retrouve noyée dans l’imbrication des différents degrés de lecture…

6 « Est-ce que tu imagines ce que c’est de passer sa vie auprès d’un homme que tu n’aimes pas ? Et auquel en plus tu n’as rien à reprocher ? » (réplique de Danielle Darrieux à Isabelle Huppert)

7 « Le distributeur croit au film et le lance comme un film commercial et grand public. Nous verrons bien… » [François Ozon, interview au Progrès, parue le 11 février 2002]

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Une réflexion sur “8 femmes de F. Ozon : où la manipulation se confond avec l’intention de l’auteur sans le perdre.

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