Vers un monde sans monnaie : Joanne Lebster, mode d’emploi en bande dessinée

Le débat sur le revenu universel de base proposé par Benoit Hamon lors de sa campagne pour la Primaire de la Belle Alliance Populaire a déchainé les passions : accusations d’assistanat généralisé pour certains, utopie pour d’autres… Pas facile de penser de nouveaux modèles de société dans un monde dominé par l’angle économique. Et pourtant certains vont encore plus loin en proposant purement et simplement de supprimer la monnaie. Chiche ?

C’est une vraie révolution copernicienne que propose la bande dessinée Joanne Lebster, le début d’un nouveau monde, scénarisée par Marc Chinal, dessinée par Mathieu Bertrand et colorisée par Marie Avril.
Dans cette BD éditée par les lyonnais de RJTP (« Réfléchir n’a Jamais Tué Personne »), nous suivons le parcours militant de Joanne Lebster pour un monde sans monnaie, du tractage de marchés pour faire connaître ses idées jusqu’à l’adoption mondiale de ce nouveau vivre-ensemble, en passant par les premières expériences de communautés. Didactique, il n’élude pas les difficultés rencontrées pour mener à bien cette épopée.
Rencontre avec Marc Chinal, auteur de cette œuvre inattendue et iconoclaste.

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Bonjour Marc, tu t’étais présenté en 2012 aux législatives avec le mouvement « Voter Après Monnaie », qui prône un mode de société qui exclut l’argent. Cette BD imaginée en 2013 et sortie en 2016 est-elle une autre forme de militance pour un monde sans monnaie ?
C’est un autre moyen effectivement de parler du sujet : un monde qui n’utilise plus de monnaie ni troc ni échange. Mais ce n’est pas dans l’optique militante de convaincre, c’est plus pour faire naître l’idée qu’il faut réfléchir à ce sujet et que chacun commence à imaginer la suite à donner à notre société humaine.

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Comment s’est faite la rencontre et la collaboration avec les dessinateurs ?
Je ne m’en souviens plus précisément. Je bossais avec le festival LyonBD pour la partie vidéo, j’ai croisé beaucoup de monde, et à un moment, Mathieu Bertrand qui fait de magnifiques dessins, a eu le temps de s’intéresser au projet.

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Dans la BD, Joanne Lebster est d’abord seule à défendre ce modèle, puis trouve deux autres convaincus, qui vont militer petit à petit dans leur entourage proche, puis dans leur quartier, ensuite à des conférences… Pour toi, cette démarche commence au niveau micro-local ?
Changer la face du monde peut-il venir du haut ? En général, ceux du haut changent la face du monde avec des guerres. Évitons cela.
Oui, la démarche commence au niveau « micro local ». La décolonisation de l’imaginaire est la base de tout. Le « changement » commence dans la tête de chacun. Mais actuellement nous sommes dans une époque où le moutonnisme est dominant. Et ce moutonnisme ne s’appuie pas sur des lois : la peur règne (peur de perdre son emploi, sa maison, peur d’être rejeté, etc), empêche de penser tranquillement, de prendre du recul. Et la machine économique (qui doit tourner h24) fait tout pour que l’on ne s’ennuie pas, or c’est dans les moments de repos, de flânerie, que nous sommes créatifs. C’est le vide relatif qui appelle le remplissage.
Et pour le reste des changements, il est nécessaire de confronter les points de vue, alors quoi de mieux que de commencer par en discuter avec des gens proches ?

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Le scénario n’évite pas les questions que tout le monde pourrait se poser sur la vie d’une petite société sortie de la monnaie : les égos à gérer, les adversaires de ce mode de vie, jusqu’où aller dans l’auto-défense pour maintenir ce modèle… Mais les personnages arrivent à leur fin. Un monde sans monnaie, une question de volonté, finalement ?
Oui, même si la volonté personnelle (l’autonomie) a ses limites. La question de la volonté est fondamentale. La volonté naît de « l’utilité ». Mais avant de comprendre l’utilité d’un monde qui n’utilise plus de monnaie, n’oublions pas de comprendre d’abord notre servitude moderne qui est dans notre poche : chaque fois qu’on utilise de la monnaie, chaque fois qu’on est obligé d’utiliser de la monnaie, on met la main dans un engrenage de « non accès », d’exclusion, de contrainte à ne pas pouvoir faire les choses comme il faut au moment voulu.

On aurait pu penser que cette BD n’intéresserait que les convaincus, et pourtant : pour 2016, Prix de «L’album du 18ème festival BD’Art» de Rive de Gier (42), 2ème meilleure vente au salon de l’économie lors des JECO de Lyon, 2ème meilleure vente au festival la bulle d’Or de Brignais. Et maintenant une sélection pour le prix du livre de l’environnement. Un signe que cette omniprésence de la monnaie pose plus de question aux gens qu’on ne le pense ? Quels retours as-tu eu des lecteurs ?
Je n’ai pas de retours pleinement négatifs. Certains sont gênés, je le sens, mais à mon avis c’est plus parce que c’est totalement « hors cadre politique habituel » et parce qu’ils ne savent quoi répondre pour le moment. Quand tu es « de gauche » ou « de droite », tu connais les casseroles de l’adversaire. Là, il y a bien des questions qui viennent tout de suite à l’esprit mais ils n’y ont généralement pas assez réfléchi tranquillement et sont dans les clichés du genre « c’est le retour à l’âge pré-monétaire des cavernes ». Mais « post-monétaire » veut dire, « après la monnaie » : sans le stade monétaire le monde post-monétaire ne peut voir le jour. Le message est troublant pour eux surtout quand la BD montre que même avec les meilleures intentions du monde, la solution équitable ne peut pas exister dans un système monétaire.
D’autres achètent plusieurs exemplaires de la BD pour leurs amis, leur famille, et là, ça montre qu’ils trouvent cet outil plus qu’intéressant. Dans ces moments là, je me dis : « tout ce travail n’est peut être pas vain ».

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Une belle critique de la BD souligne aussi des questions non traitées comme la gestion de l’énergie, par exemple. Comment un monde sans monnaie aborderait ce thème précis ? Un tome 2 est-il envisagé, pour creuser un peu plus ces questions ?
Il existe le mythe de « l’énergie libre ». Mais sans entrer dans ce sujet polémique, le simple fait de voir qu’à Lyon par exemple, le Rhône et la Saône ne génèrent de l’énergie que dans un seul lieu (et encore, c’est à Cusset-Villeurbanne / Vaulx-en-Velin), pose la question de « utilise-t-on réellement l’énergie qui nous entoure ? »
La réponse est « non ». Et pourquoi ? Parce qu’une énergie trop abondante n’aurait pas de prix. Or il faut un prix aux choses pour que le monde monétaire tourne, il faut donc que l’accès en soit restreint.
Mais sans le carcan monétaire… les choses deviennent possibles.

Un tome 2 est envisagé pour parler des sujets non abordés, et surtout creuser ceux qui ont été abordés rapidement. Mais je n’ai pas envie que les lecteurs s’économisent de réfléchir à ces questions par eux-même. Alors je suis partagé.

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On parlait de démarche au départ micro-locale. Si tout commence par une démarche personnelle, as-tu un mode d’emploi pour appliquer au quotidien ce mode de vie ?
Non. Comme dit plus haut, l’autonomie a ses limites. On peut apprendre à faire plein de choses par soi-même, on peut vivre dans la simplicité volontaire (et c’est une très bonne façon de vivre à mes yeux), on peut même vivre sans monnaie en prenant les surplus de la société de consommation, mais cela oblige à un grand décalage avec le modèle de vie actuel (ce n’est donc pas attirant pour atteindre une masse critique apte à changer la société) et surtout, ça ne fait pas « société ». L’humain a besoin des autres, de leurs connaissances, de leurs capacités, de l’interaction humaine.

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Mais encore une fois, avant de courir, commençons par savoir marcher.
Pour faire société, il faut comprendre l’autre. Mais comprendre l’autre passe obligatoirement par « se comprendre soi ». Qu’en est-il de nos connaissances en psychologie ? Comment gérer (comprendre) sa propre violence ? Comment naît la jalousie ? Comment naît la peur ?
La psychologie et la philosophie n’existent pas dans nos écoles, car… il faut fabriquer des crétins, pas des êtres conscients et autonomes.

La psychologie (compréhension de la gestion de l’information par le cerveau) et la philosophie (détermination des valeurs que l’on choisit comme dominantes), sont les clés pour que l’humain « arrête ses conneries ».
Mais dans notre « société qui court après la perfection de façade », la psychologie, « c’est pour les malades ! »
Et tant que les humains verront la psycho comme « un problème » au lieu d’une solution… ils resteront dans leurs habitudes primitives de glorification de la violence (film, série télé, etc), alors que la violence est l’expression de la vulnérabilité, de l’infériorité relative au moment T.

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Y a-t-il des exemples en France, dans le monde, de communautés qui vivent hors du système monétaire ?
Tel que décrit dans la BD ? Non. Certains lieux ressemblent : Auroville en Inde, des communautés comme Longo Maï en Europe, mais expérimenter une société post-monétaire n’est pas leur raison d’être. D’autres expériences sont en cours, comme celle d’Eotopia. Mais cette idée de civilisation sans monnaie, même si elle n’est pas nouvelle, doit prendre le temps de se mettre en place, on ne peut pas nous demander de prouver immédiatement qu’un tel système serait viable (actuellement on est trop habitué à « j’appuie sur un bouton et hop ! Ça fonctionne ! Ou pas.) Lentement mais surement. Et la construction est en route.

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Basée à Lyon, la société d’édition s’appelle RJTP (« Réfléchir n’a Jamais Tué Personne »), peux-tu nous en dire plus sur son catalogue ?
De l’économie, de la psycho, de la philo, des bouquins non présents dans les supermarchés, et des vidéos pour la partie édition de documentaires. Vidéos de préférence bien agaçantes pour les pouvoirs en place, si tu vois ce que je veux dire. 🙂

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Tu es le scénariste de cette BD, mais on te connait surtout comme vidéaste, avec des thèmes citoyens assez engagés. En quoi la BD est complémentaire de cette activité, et quel est la finalité de cette démarche personnelle globale ?
La BD est complémentaire dans le sens où certains sujets demandent trop d’argent pour être traités correctement. Si j’avais voulu faire un film sur le sujet de la BD… bien… ça n’aurait jamais pu voir le jour je crois. En tous cas pas avec la richesse développée dans la BD.

Ma finalité globale ? « ../.. il faut cultiver notre jardin »
Cette phrase de Candide par Voltaire, a toujours tourné dans ma tête.
Quoi de plus réjouissant que de manger ce que l’on cultive ? Quoi de plus merveilleux que de partager les savoirs et les expériences avec autrui ?

Seulement voilà: aller cultiver son jardin mais se retrouver fort dépourvu lorsque des cons à des centaines de kilomètres ont décidé pour des raisons économiques de faire passer une autoroute dans ce jardin, devoir subir des retombées nucléaires parce que des cons ont fait le choix économique de développer cette énergie nocive, devoir se battre pour défendre ce jardin parce que des cons font n’importe quoi dans leur pays…
ça pose question sur l’ordre des priorités. « Carotte or not carotte… that is the question ».

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Question sur l’actualité pour finir : la proposition-
phare de Benoit Hamon de revenu universel de base peut-elle être une étape vers une société sans monnaie ?
Certains post-monétaires (parce que la pensée post-monétaire n’est pas monobloc, il y a plusieurs collectifs en France sur ce sujet), pensent que c’est un « outil de transition ».
Perso, j’ai des doutes. D’une part parce que la source de financement des « revenus de base » qui existent dans le monde, c’est le pétrole (notre pays n’en a pas et ce n’est pas ce que j’appelle un avenir serein que de devoir polluer pour vivre), d’autre part, chaque fois qu’on apporte une « masse monétaire sur un marché », la réponse de ce marché est l’inflation. On l’a vu avec les APL et bien d’autres exemples.
Les APL ont-elles empêché les problèmes de logement ? Non.

Car la logique d’un monde monétaire est d’imposer la rareté artificielle pour maintenir des prix.

Au final le revenu de base peut être un « outil de transition », mais malgré lui, par le chaos économique qu’il peut générer, or ce n’est pas dans ces moments-là que les humains réfléchissent le mieux. (Notons qu’avoir le temps de réfléchir est pourtant un des arguments utilisé par les pro-revenu de base, et sur ce plan, les « riches » ne diront pas le contraire : ça dégage du temps de cerveau disponible que de ne pas avoir la tête dans le guidon H24 à travailler).

Paradoxalement, mettre en place une civilisation de l’accès est beaucoup plus réaliste même si pour l’instant, cela dépasse l’entendement de beaucoup de citoyens.
Je ne vais pas me faire des copains avec ce genre d’avis, mais ce n’est pas grave. S’ils veulent faire un débat, c’est quand ils veulent ! 🙂

Joanne Lebster, le début d’un nouveau monde
Ed. RJTP (Lyon)
Disponible auprès de la maison d’édition et dans de nombreuses librairies lyonnaise / 15€

Et à noter dans votre agenda :

  • séance dédicace de la BD à la librairie « raconte moi la terre » samedi 11 février à partir de 14h (14 Rue du Plat, 69002 Lyon)
  • rencontre débat le 16 février 19h/21h au Rize (23 Rue Valentin Hauy, 69100 Villeurbanne)
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Une réflexion sur “Vers un monde sans monnaie : Joanne Lebster, mode d’emploi en bande dessinée

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