En attendant la révolution d’octobre au Progrès : la PQR qu’on aimerait lire

Suite à un changement de direction au sein du groupe de presse Ebrai auquel le quotidien Le Progrès appartient, le quotidien de la métropole lyonnaise s’attend à du changement à la rentrée. Philippe Carli, a été nommé par le Crédit Mutuel (actionnaire unique du groupe EBRA) à la direction du pôle médias à compter du 18 septembre et va présenter en octobre un projet de développement et de transformation de l’ensemble des titres de presse du groupe.

En gros, développer et transformer Le Progrès, ça veut dire s’attaquer au web. Dans cette optique, petite participation sans prétention (et avec de possibles erreurs de jugements ou maladresses) à ce qu’on aimerait voir à l’avenir pour que ce journal garde son statut de proue de la presse locale et ne prenne pas celle d’un paquebot à l’image vieillissante. Peut-être, aussi, l’opportunité pour une profession mise à mal dans l’opinion de la reconquérir.

Une ligne rédactionnelle enrichie

L’enjeu stratégique principal, à mon sens, est une ligne rédactionnelle redéfinie dans son contenu. Partons sur le postulat que les sujets les plus demandés sont le sport (et beaucoup d’OL), la politique et les actus de micro-proximité (fête de quartier, nouveau commerce en bas de chez vous, etc.) et les éternels faits divers.

  • Pour les faits divers, on trouvera le même contenu chez la concurrence (LyonMag, etc.), donc difficile d’apporter une réelle plus-value.
  • Celle du sport se fait par les interviews du staff et des joueurs des équipes pros locales. Pourquoi ne pas s’inspirer du LibéroLyon, au moins dans les billets d’analyse au style plus contemporain ?
  • Pour la politique et des sujets qui touchent à la vie économique de la cité, on pourrait envisager un traitement accru des dossiers sensibles, en gros des enquêtes et des dossiers. Pas facile avec moins de rédacteurs de creuser les sujets, mais ça ne coûte rien de demander.
  • Pourquoi pas aussi, comme l’a fait L’Équipe ou comme on le voit dans d’autres titres de PQR, des éditos ou billets d’humeur signés, redonnant sa visibilité et sa plume au journaliste. Une pincée de subjectivité répartie sur l’ensemble des différents supports du groupe (print du Progrès et de Lyon Plus, et les sites web de ces titres) selon leurs cibles spécifiques.
  • Et ce qu’on aimerait, ce sont des enquêtes. Des vraies, des papiers de fond qui prennent du temps, des risques et de la sueur. Dans un entretien pour Médiacités Lyon en juin 2017, l’historien Alexis Lévrier déclarait ceci : « Quand on connait déjà la faiblesse de la presse locale, sa dépendance à l’égard du pouvoir, quand il y a de tels liens humains entre les deux mondes, le travail d’enquête est forcément plus difficile ». La balle est dans le camps du Progrès, pour infirmer ces propos parus dans le pure player d’investigation à la charte très claire :

Le web comme volonté et comme représentation

Une ligne rédactionnelle renouvelée dans son contenu, donc, mais aussi dans sa forme. Nécessaire pour le format web. Et là plus encore, la rédaction a une énorme importance dans le résultat qui en découlerait. Cela a été lancé depuis quelques années, les équipes sont formées au web. Mais les résultats de cette démarche se font désirer : journalistes qui ne se sentent pas tous concernés ou hermétiques au web, problème générationnel parfois, contenu des formations discutés ou moyens mis à disposition remis en cause, manque de volonté de mettre en avant leur titre-employeur… Les causes d’une non-adhésion au projet web peuvent être nombreuses.

Pourtant cet état d’esprit de groupe, plus corporate, est essentiel dans le projet web. Redonner de la fierté aux journalistes qui doutent, lassés par la fragilité financière chronique du journal ou les polémiques très évitables (remember 2014, l’affaire de la cartographie de la délinquance par nationalité). Redonner un esprit de corps, notamment en créant plus de passerelles entre les rédactions du Progrès et de Lyon Plus.

Pourquoi pas, aussi, créer un espace « laboratoire » avec les nouvelles formes d’écriture permises par internet, et inciter les rédacteurs à expérimenter, afin que le titre ne soit pas à la traîne du journalisme local du XXIe siècle. Soulignons toutefois les expériences positives comme les live de rencontres organisées par le titre.

La question du payant

Alors que la presse est présente sur internet depuis de nombreuses années, aucun modèle économique rentable n’a émergé (et encore moins pour la PQR). On peut penser que le virage web que va prendre Le Progrès est destiné en premier lieu à augmenter la part d’abonnés numériques, car la publicité sur le site est a priori loin de permettre une auto-suffisance financière. Mais avec quelles formules ? Abonnements à durées variables (c’est déjà le cas, sur le site) ? Rubriques accessibles et services (invitations, cadeaux, rencontres?) selon le type d’abonné ? Un système d’achat unitaire d’article ? Cette question du tarif proposé est stratégique : les offres payantes à Lyon se multiplient pour les informations générales locales (Salade Lyonnaise, MédiaCités) et le portefeuille des lecteurs n’est pas extensible à l’infini.

On est donc curieux des solutions qui seront proposées : toujours du contenu gratuit, mais moins dense, et renvoyer les contenus riches vers des articles payants plus complets et disponibles dans la version papier ? Donner beaucoup plus de place aux infographies, encore hélas épisodiques et noyées dans le flux de news, en s’intéressant plus concrètement aux nouvelles formes de journalisme ?

Au rayon des nouveautés, la démarche du Progrès des Enfants semble intéressante, permettant aux gones (cible : 6-12 ans) d’appréhender l’actualité avec des outils mis à leur portée. Seul souci : là où Le P’tit Libé, dans la même démarche, est gratuit, l’initiative du Progrès est payante. Une note réglée par les parents, donc. Pas la meilleure idée pour fidéliser dès le plus jeune âge les futurs lecteurs du journal…
Une publication destinée aux enfants peut être toutefois l’opportunité d’être innovant avec des thématiques suivies et complètes sur l’éducation aux infos (ou aux médias, selon les vocables) : savoir analyser une source, s’assurer qu’on ne lit pas une fake news… Un enjeu pédagogique de plus en plus inévitable pour les futures générations, la possibilité pour Le Progrès de s’afficher comme un pionner local (Rue89Lyon participe aussi à des ateliers d’éducation à l’info, mais ne propose pas de dossiers complets sur son site) et une démarche qui permettrait peut-être de convaincre les parents de bourse délier. Et conquérir de nouveaux lecteurs passe peut-être par leur formation.

Former en interne à l’écriture web, et aux réseaux sociaux. A la culture internet.

Faire plus de web, c’est aussi être plus présent sur les réseaux sociaux. Au niveau du journal, si le compte Twitter principal fait du push, il y a des débuts d’interactivité avec le compte spécifique @leprogreslyon. Mais peut mieux faire. Les pages Facebook fonctionnent bien, mais là encore le sous-effectif des équipes web laisse peu de place à la modération des commentaires ou à l’interaction avec les lecteurs.
Bref, un manque sur l’interaction avec les lecteurs numériques à combler pour les comptes sociaux estampillés Le Progrès.

Quand la culture web va un peu trop loin.

Une présence 2.0 moins épisodique, plus sociale et enrichie

Le journal est donc déjà présent sur les réseaux sociaux, mais peut-être encore insuffisamment. Avant d’avancer une hypothèse de webgalaxie sociale du journal, un postulat valable pour tous ces supports sociaux : il est nécessaire de communiquer avec les codes de chacune de ces plateformes, et interagir avec les internautes. Fondamentalement anti-push, la culture 2.0, c’est l’échange, le dialogue.
Pour consolider sa base de followers, rien n’empêche non plus de créer des publications dédiées, sans renvoi systématique au site du journal : sondages, jeux-concours en mode lol (sans forcément de cadeau à gagner)… Cette démarche n’est pas inutile : par exemple, L’Équipe est présent sur Snapchat et produit un contenu spécifique pour ce réseau social, alors que 80 % de leurs snap-abonnés ne vont pas consulter le site. On comprend là l’enjeu d’image, qui n’est pas à négliger pour conquérir les lecteurs de demain.

  • Instagram : un compte existe : @instantalyon, en partenariat avec @igerslyon. Actuellement, le contenu tourne entre les photos d’actu du journal et une sélection issue de @igerslyon. On pourrait imaginer en complément l’exploitation et la diffusion des fonds d’archive du journal. Dans tous les cas, mieux valoriser aussi les talentueux photographes du journal. Et on sait combien les photojournalistes sont les parents (encore plus) pauvres de la profession.
  • Twitter : on essaie déjà de trouver, pour le compte principal @Le_Progres, des solutions plus conviviales que le push. En contenu, comme pour Instagram, on diffuse les clichés des photojournalistesii. Et, évidemment, les articles du journal. De nombreux comptes locaux existent déjà par zone géographique de parution. Autant continuer dans cette voie, en reprenant aussi les tweets des journalistes, l’une des formes indispensables de reconnaissance du travail des producteurs d’info (on insiste sur ce besoin de montrer un lien fort entre la rédaction et le titre, un soutien mutuel).
  • Facebook : on prend les mêmes et on recommence. Et on insiste encore : on participe aux discussions murales (en laissant de côté les trolls, sinon on ne s’en sort plus). L’opération séduction passera probablement par Facebook, car c’est là qu’est le gros des troupes de la communauté. Et ça peut aussi être le lieu d’une certaine éducation aux médias, par exemple.

L’interaction à tous les étages, pour un engagement futur… et une reconquête de l’opinion ?

Attendons le projet présenté en octobre, mais il semble compliqué de demander à une rédaction en sous-effectif de rédiger des articles en version print ET en version web, en omettant de dire que cela va demander plus de temps. On en revient à la question de l’effectif, mais il faudra de toute façon en faire plus.

la question de l’interaction avec le lecteur me semble stratégique. A titre individuel, un journaliste se devrait d’avoir un compte Twitter actif, répondre à ses abonnés, et partager les articles de son journal. Son rôle est important : redresser l’image déplorable de sa profession dans l’opinion publique. Créer un lien d’échange avec son lectorat casse l’image du journaliste dans sa tour d’ivoire, et cette impression d’accessibilité donne au lecteur un autre regard sur le journal, par ricochet. Un enjeu sensible pour Le Progrès, qui dépend financièrement encore beaucoup de sa version papier, mais dont le lectorat vieillissant est impérativement à renouveler. Il est nécessaire que le journaliste s’implique numériquement, donc, sans voir cela comme une contrainte : comme le soulignait Chantal Pétillat de La Nouvelle République du Centre-Ouest, une présence sur Twitter permet aussi d’être en veille sur son métier ainsi que de multiplier les sources de témoignages, ou d’être informé au plus tôt d’un événement, parfois bien avant que tombent les dépêches AFP. Indispensable, donc.

Pour Le Progrès, ce virage du web passe par une rénovation importante de la culture du journal : un contenu neuf, un nouveau style, une communication et une nouvelle image démultipliée par le 2.0, s’appuyant sur les membres de sa rédaction. Et, pourquoi pas, un axe d’éducation aux médias.
Le défi est grand, d’autant que la direction aurait annoncé une obligation de résultats au bout de trois ans. Y a-t-il d’autre choix que de se réinventer en prenant – enfin – des risques ?

[MAJ du 08/09/2017] Le groupe EBRA annoncerait 130 suppressions de postes dans l’est de la France, selon strategies.fr. Pas rassurant pour Le Progrès, qui en saura plus vers la mi-octobre, lors de la présentation du projet par Philippe Carli à la rédaction…


i Le Progrès n’est pas le seul titre dans le giron d’Ebra, qui détient aussi Le Dauphiné Libéré, Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est Républicain

ii Le compte twitter @LeProgresPhoto existe, d’ailleurs (présent aussi sur Instagram). De ce que j’en sais, il a été initié par les photographes du journal (« staffés » ou pigistes). Le rythme de parution est aléatoire, mais l’habitude de retweeter les comptes des photographes est déjà prise, bravo !

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4 réflexions sur “En attendant la révolution d’octobre au Progrès : la PQR qu’on aimerait lire

  1. Je rajouterai également un nouveau logo un peu plus moderne que celui actuel qui n’a pas vraiment d’identité particulière…

    • Tu n’es pas le 1e à parler graphisme, j’ai aussi eu des remarques sur une refonte de site. J’avoue avoir esquivé ça, car c’est un énorme chantier… Qui pourrait faire passer à la trappe tout le reste. Mais tu as raison de le souligner, oui

  2. Pingback: Nouveau projet du Progres : digital first et redressement économique | toniolibero

  3. Pingback: Digital First au Progrès, ep. 4 : webdorado et déconnexion (du terrain) | toniolibero

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