Journalistes lyonnais, unissez-vous !

Depuis 2017, le groupe de presse Ebra déploie pour tous ses titres une révolution digitale. Cette réorganisation (nom de code : Digital First) est motivée par une nécessaire mise à jour de sa stratégie numérique autant que par un objectif d’économie d’échelle. Une étape importante qui touche notamment le Progrès, qui appartient à Ebra mais qui est peu traitée par la presse locale. Réflexe corporatiste ? Culture lyonnaise de la discrétion ? Toujours est-il que la nécessité de briser les lois tacites s’imposerait pourtant, tant le modèle d’organisation de ce Digital First semble pouvoir mettre dangereusement à mal le statut de journaliste s’il venait à être appliqué à d’autres rédactions. Le journaliste, profession en danger qui se regarde couler sans réagir ?

Culture corporatiste et pudeur locale

On a cherché, on a peu trouvé d’articles dans la presse locale lyonnaise sur ce qu’il se passe au Progrès :

  • chez le généraliste LyonMag, quelques articles issus d’un partenariat avec les bien informés Potins d’Angèle (Potins qui disposent d’un lectorat microcosmique puissant mais limité).
  • un court article dans InterMédia, revue professionnelle au lectorat là encore confidentiel.
  • l’agence lyonnaise de l’AFP a produit quelques dépêches début 2018, à propos des réductions de postes annoncées, notamment. Ces dépêches auront permis un écho national à la situation, mais pas vraiment de reprise locale.
  • mes excuses pour les éventuelles rédactions radio et TV qui auraient parlé de ce sujet, le manque d’heures dans une journée ne m’aura pas laissé le temps de disséquer l’ensemble de vos programmes. Notons une brève de France3 Auvergne Rhône-Alpes début mars 2018.
  • saluons enfin la démarche de la rédaction de Rue89Lyon qui, sans pour autant aborder elle-même le sujet, a repris mes deux premiers billets traitant modestement du sujet (je rappelle que je ne suis pas journaliste, ni ne l’ai jamais été).

Pourquoi si peu de lumière sur le virage historique pris par un monument de la presse locale ?

A priori, ce n’est pas un problème de sources : la plupart des journalistes lyonnais sont passés par Le Progrès en stage, en piges ou en tant que salarié interne.

Parmi les réponses qui m’ont été faites lorsque j’ai posé la question à quelques rédactions qui n’avaient pas abordé cette actualité, le panel allait de « c’est compliqué de parler des autres titres », « on voulait mais on n’a pas eu le temps », « on ne traite pas ces sujets dans nos colonnes », « pas un sujet qui intéresse nos lecteurs », gentlemen agreement inter-rédactions de ne pas parler de la situation des collègues…

Si Le Progrès n’était pas une entreprise de presse, il est probable que l’on aurait banalement entendu parler dans les pages éco du plan de départ d’ampleur (la réduction d’effectif souhaitée par la direction du groupe se chiffre à 77 personnes dont 27 journalistes) et de l’évolution au forceps des fiches de poste, avec des objectifs très « ambitieux » (restons diplomate) en un temps record. Mais Le Progrès est un journal, et les journalistes rechignent à parler des autres journalistes. Encore plus à Lyon, où la culture locale ne nous a pas habitués aux déballages sur la place publique quand il s’agit d’institutions.

Un tel silence surprend d’autant plus de la part d’une profession qui brandit régulièrement et bruyamment son droit à informer lorsque celui-ci rencontre la moindre entrave. Et les détails de cette réorganisation mériteraient pourtant plus d’articles.

La PQR à l’heure des fast news.

Une union nécessaire, vitale

Pourtant il serait urgent de passer outre cette vaine omerta et les guéguerres de rédactions, et de se mettre en marche groupée pour défendre un simple statut, celui de journaliste et ses droits afférents.

La novlangue du groupe Ebra a choisi de renommer le poste de journaliste en « producteur » (les secrétaires de rédaction se mutant, eux, en « éditeurs »). Un terme qui réduit dangereusement les plumitifs à une fonction, comme on en trouve dans toutes les sociétés privées traditionnelles. Un grade qui n’existe même pas dans les grilles de la convention collective de la presse. Un ovni.

Partant de là, le risque que le statut du journaliste ne soit plus reconnu, et ses droits (protection du secret des sources, droit de retrait, etc.) rognés petit à petit. Notons d’ailleurs que les trois créations de poste annoncées au Progrès, en compensation, ne le seront pas sous ce statut de journaliste. Une autre forme de réduction des effectifs de la rédaction.

Le centenaire du Progrès en première page (1959)

Un risque à terme pour la profession, si ce modèle se généralisait ?

  • la difficulté d’effectuer un travail d’information de qualité, avec un statut de journaliste à géométrie variable selon les rédactions, ou moins encadré et protégé
  • un désintérêt des aspirants journalistes pour qui cette profession est une vocation, mais qui trouvent déjà difficilement un poste. D’ailleurs le nombre de pigistes parmi les détenteurs de la carte de presse est en croissance, signe d’une précarisation grandissante. Ils s’orienteront vers la communication, un secteur plus propice à la construction d’une carrière plus stable
  • une précarisation du métier, des conditions de travail difficiles et un contexte fast news qui peuvent favoriser les erreurs ou maladresses, ce qui n’aidera pas à redorer le blason d’une profession déjà décriée dans l’opinion et vilipendée par le milieu politique
  • l’emprise croissante d’une culture d’entreprise traditionnelle quand jusqu’ici l’information était une vocation pour celles et ceux qui s’y dévouent (souvent au détriment de la vie personnelle et familiale)
  • un modèle pour le moment circonscrit aux titres du groupe Ebra, mais dont pourront se targuer tous les propriétaires de groupes de presse, secteur dont les finances sont loin d’être florissantes, pour réaliser à leur tour des économies

à Villeurbanne, la fermeture de l’agence du Progrès est programmée, dans le cadre du Digital First.

Bref, il est plus que nécessaire que les journalistes locaux des territoires touchés par le Digital First montent au front ensemble pour protéger leur profession, sous peine de voir disparaître la crédibilité et le poids d’un contre-pouvoir vital pour la démocratie.

Journalistes, devenez vos propres lanceurs d’alerte, avant qu’il ne soit trop tard ?

[MAJ 14/04/2018 suite aux remarques du photojournaliste Maxime Jegat à propos des chiffres des cartes de presse délivrées au 1e janvier 2018 par le CCIJP]

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Une réflexion sur “Journalistes lyonnais, unissez-vous !

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