Fin du gratuit sur le web pour Lyon Capitale : « une logique économique et philosophique »

Début avril, Lyon Capitale a amorcé un nouveau virage dans son modèle économique : la fin du tout-gratuit de son édition numérique, et un accès payant aux enquêtes parues dans la version papier du mensuel. Nécessité économique ? Pas seulement, pour son rédacteur en chef Raphaël Ruffier-Foussoul, qui justifie la transition vers ce nouveau modèle sur des bases éthiques et la pérennisation de ce qui fait l’ADN du titre fondé en 1994 : l‘investigation.

Pour le lecteur, l’investigation à coût modéré

C’est fait ! Depuis le 5 avril 2018, le site web de Lyon Capitale passe au payant. Partiellement, toutefois, mais avec des offres plutôt accessibles, mêlant soit la version web seule, soit couplée à un abonnement papier, pour des tarifs variant de moins de 3€ par mois sans engagement à 36€ annuels pour le pack global. Un changement discret, sans communication (un simple entrefilet dans le numéro d’avril 2018 et un billet web apparu simultanément) ni campagne d’abonnement. Si la rédaction se déclare déjà « content[e] du démarrage », elle ne souhaite pas donner de chiffres sur le nombre d’abonnés qui ont souscrit à cette nouvelle offre (on parle d’une répartition 50/50, entre les abonnements web + print et web only, d’après des sources internes).

« le rythme du mensuel est parfait pour les longues enquêtes, mais parfois, il faut sortir une enquête avant la parution du magazine. Grâce au payant, on n’attend pas tous les derniers vendredis du mois pour sortir un dossier. », explique-t-on en interne. C’est un peu ça, cette nouvelle approche, développée dans les colonnes du journal pour présenter la nouvelle offre : rester sur le gratuit pour les informations locales au fil de l’eau, mais réserver à l’offre payante les enquêtes nécessitant plus de travail et de temps. « Nous sommes naturellement plus orientés vers le payant, mais nous avons toujours été convaincus qu’offre payante et gratuite pouvaient se compléter et se renforcer l’une l’autre », explique Raphaël Rouffier-Foussoul, le rédacteur en chef du journal.

« le modèle gratuit ne permet pas de financer un travail de longue haleine »

Le développement de sites d’informations payants à Lyon, comme Salade Lyonnaise créé en 2014 (et passé au payant en 2016) puis de Médiacités Lyon en 2017, a-t-il influencé cette nouvelle approche ? Oui et non, d’après Raphaël Rouffier-Foussoul : « La décision a été prise il y a trois ans, nous en avons profité pour reconstruire complètement notre site internet sur des bases solides. Bien sûr que l’on a regardé attentivement ce que faisaient les confrères, et bénéficié ainsi de leurs expériences, pour faire nos choix en fonction de nos propres problématiques. Au final, c’est un choix assez logique étant donné nos problématiques : c’est d’abord la meilleure formule pour proposer une version numérique des articles du mensuel, avec des articles que l’on peut partager et commenter sur les réseaux sociaux. […] Un autre avantage de la formule par abonnement, c’est qu’elle est éditorialement et économiquement la plus pertinente pour assurer le suivi des enquêtes. On ne peut pas le faire autant que l’on voudrait dans le mensuel, sauf à répéter ce qui a été dit dans les précédents numéros. Et le modèle gratuit ne permet pas de financer un travail de longue haleine. »

La fin du tout gratuit sur le site internet peut surprendre, alors que le journal appartient depuis 2008 au groupe Fiducial qui affiche une excellente santé financière. « Une logique économique et philosophique », justifie Raphaël Ruffier-Fossoul, toutefois conscient que même s’il s’agit de « financer le travail de fond, faire payer l’information est un défi. »

Un passage au payant sans fanfare ni trompette, Raphaël Ruffier-Fossoul se méfiant de la communication, lui préférant « la reconnaissance par le travail effectué ». Quitte à risquer de se voir reprocher une certaine lenteur dans les prises de décisions sur les évolutions du journal, la mise en œuvre de ces évolutions peut se résumer à l’alliance de la patience et de la prudence : être jugé sur pièce, et prendre le temps de tester tranquillement pour ajuster, peaufiner.

« le boulot des journalistes, c’est de permettre aux citoyens de faire leurs choix en toute connaissance de cause »

Un mantra que l’on pourrait appliquer au site lelanceur.fr créé par l’équipe de Lyon Capitale et dont quelques billets s’invitent parfois à la une du site. Lancé en catimini il y a un peu plus de deux ans sur un axe investigation/lanceurs d’alerte, traitant de sujets d’ampleur nationale, ce pure player devrait se rendre plus visible, avec des rencontres publiques programmées à travers la France et l’objectif de lancer une revue semestrielle papier en 2019.

Les lanceurs d’alerte, un numéro d’avril 2018 dédié aux problématiques d’investigation pour la presse, récemment une rencontre entre des étudiants en journalisme et Denis Robert, ou certaines prises de position de Didier Maïsto, président de Fiducial Médias… Lyon Capitale assume son attachement aux valeurs et aux questionnements qui animent la geste journalistique, là où certains confrères restent partagés sur la médiatisation des « affaires internes »*.

Rien d’illogique pourtant, pour Raphaël Ruffier-Fossoul, à porter sur la place publique les turpitudes de la corporation : « le boulot des journalistes, c’est de permettre aux citoyens de faire leurs choix en toute connaissance de cause. Donc quand nous percevons un dysfonctionnement, y compris sur la presse, nous l’écrivons. Aux citoyens, à la société, de faire le reste. Après l’attentat à Charlie Hebdo, la rédaction a eu une très longue conversation sur les fractures françaises. On a fait le constat que les règles communes en matière de liberté d’expression et liberté de la presse étaient mal comprises dans la société, en particulier chez les plus jeunes, au point que beaucoup les perçoivent comme des outils « d’oppression » et non comme des libertés fondamentales. On s’est dit qu’on ne pouvait pas se détourner de notre responsabilité en la matière, et c’est pourquoi nous avions pris l’engagement d’aller dans tous les établissements scolaires qui nous inviteraient. Je continue à faire régulièrement ce type d’interventions, qui sont toujours très enrichissantes (on en a même fait une BD d’ailleurs), mais je constate qu’il y a beaucoup de réticences de l’Éducation Nationale à faire entrer des journalistes dans leurs établissements, en dehors des événements « encadrés » comme la semaine de la presse ».

*Dans le billet blog en lien, Lyon Capitale fait d’ailleurs partie des titres qui n’ont pas souhaité aborder dans leurs colonnes les changements en cours au Progrès. Comme quoi, aucune position n’est absolue.

BONUS :
Le travail journalistique, un sacerdoce. Avec des moments d’anthologie, comme l’interview d’Elvire Servien, candidate dans le 6e arrondissement sur la liste « Évidemment Lyon » aux dernières municipales de 2014. L’une de mes vidéos de chevet pour me rebooster, lorsque je n’ai pas trop le moral.

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Une réflexion sur “Fin du gratuit sur le web pour Lyon Capitale : « une logique économique et philosophique »

  1. Pingback: Médiacités et Tribune de Lyon, un partenariat web-print inédit et raisonné. | toniolibero

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