Digital First au Progrès, ep. 4 : webdorado et déconnexion (du terrain)

[Rappel du contexte : le quotidien Le Progrès entame une révolution numérique motivée par un retard sur le web et un plan d’économies conséquentes à l’échelle du groupe Ebra auquel le titre appartient. Tous les épisodes sont à lire ici]

Quatre mois se sont écoulés depuis notre 3e épisode de la course du Progrès vers le Digital First. Petit point d’étape des épisodes qui ont émaillé cette période, conclue par un accord social sur les conditions de départ qui va permettre à toutes les parties de recharger les batteries avant les échéances de la rentrée.
Et une iconographie dédiée à tous les SR qui souffrent en silence.

Tout d’abord, l’équipe de Médiacités Lyon a jeté un œil sur le canard, soulignant au passage la difficile compatibilité entre fabriquer librement de l’information et organiser des événements lucratifs avec des entreprises du cru et de nombreux élus parmi les convives. Une enquête qui apparemment en a touché la Une sans faire bouger l’autre : courant mai, l’édition lyonnaise du Progrès cherchait à accroître la visibilité d’une publication-maison à propos de Confluence, via un post sponsorisé sur Facebook. Un dossier d’investigation sur ce quartier qui fête ses 10 ans de renouveau ? Non, un publi-reportage.

Le Digital First, c’est la priorité du web sur le print, avec plus de multimédia sur le site du journal. Dont des vidéos. Pour aborder ce virage numérique, la première version d’un programme de formation a été proposée aux salariés, avec des modules de base et d’autres plus poussés selon les spécialités. Notons que ces formations, réalisées en présentiel ou sous forme d’e-learning (cours pré-enregistrés sous forme de vidéo, à visionner sur internet), seront ouvertes aux pigistes.

Avec du retard sur le calendrier, le déploiement de smartphones récents pour équiper tout le monde est en cours (info geek : des Samsung S8, corrigeant un malheureux premier choix de Samsung A5). Des vidéos commencent d’ailleurs à apparaître plus fréquemment sur le site, grâce à des formations spécifiques mais « encore vraiment à la marge et uniquement pour les volontaires. Les premières formations digital first débuteront en novembre pour les journalistes du Rhône. Dès septembre, des deskeurs web ‘précurseurs’ seront formés dans chaque département. On peut cependant imaginer que les grands débuts du digital first seront visibles début janvier », témoigne une source syndicale.

#BIGup

La direction a aussi revu son plan de départ, embourbée dans des réunions avec syndicats et représentants du personnel. Résultat : le nombre de départs dans la rédaction est passé de 27 à 20. Précisons qu’en cas de volume de départs supérieur à cet objectif de 20, « la direction s’engage […] à remplacer chaque journaliste à partir du 21e départ. Le nombre de départ maximum envisagé est de 60 mais la direction précise qu’il peut être revu à la baisse. Dans le cas de 60 départs il y aurait 40 embauches »i. Petite victoire, donc, pour les représentants d’une équipe rédactionnelle qui ne voyait pas trop comment elle aurait pu tourner avec une telle baisse d’effectif, l’intersyndicale ayant de plus toujours fait de l’embauche sa priorité. Les multiples hypothèses de planning soumises par la direction rendent d’ailleurs ce sujet de l’organisation toujours d’actualité.

Les discussions autour des conditions financières de départ ont trouvé leur terme via un accord de trois composantes sur quatre (la CGT, la CFDT et le SNJ) signé le 26 juillet 2018, les volontaires ayant jusqu’à la rentrée pour se faire connaître. On pourra dès lors aborder concrètement cette organisation des services, car les contours des effectifs seront enfin plus clairs.

#BIGup

Think BIG ?

Le succès syndical reste toutefois relatif : le Bureau d’Informations Générales (BIG), basé à Paris et qui rédige pour les neuf titres de PQR du groupe les articles non locaux (actu nationale et internationale, sport, etc.) voit son périmètre étendu : dorénavant, le BIG fournira aussi les critiques cinéma et une bonne partie du contenu lifestyle. Une charge de travail supplémentaire pour ce BIG qui n’annonce rien de bon pour les lecteurs, tant les coquilles récurrentes font régulièrement saigner nos yeux de grammar nazi transi : quasiment toute l’iconographie de ce billet est issue de papiers made in BIG. Ne changez rien, continuez à ne rien relire (sauf si vous prenez à un moment conscience que ceux qui passent pour d’incultes cons auprès de leurs lecteurs, ce sont les journalistes locaux).

#BIGup et effet Coupe du Monde : le ballon de foot obtient le statut de personne à part entière, suite à la campagne russe victorieuse des Bleus.

Polyvalence first et pagination réduite

Si les rédactions locales verront leur effectif lifestyle redirigé vers d’autres thématiques, ce ne sera pas vers l’économie : absorbé par le service départemental, le service éco est amené à disparaître, et le service politique semble suivre la même pente.

D’autres services se préparent aussi à un serrage de ceinture, baisse de pagination oblige : les services sport ne couvriront globalement plus que la L1 avec l’ASSE et l’OL, à domicile et en déplacements. La présence en page sport des matches à l’extérieur de l’ASVEL ou du LOU sera liée à l’enjeu et non plus systématique.

Tu aimes les sports un peu plus mineurs comme le hockey ou le volley, qui ont déjà du mal à trouver une visibilité en dépit d’honorables résultats ? Prépare-toi à ne plus lire aussi souvent les comptes rendus de matches : « si les moyens ne sont pas suffisants, les ‘petites disciplines ‘ passeront à la trappe ou seront couvertes occasionnellement », rapportent des comptes rendus syndicaux. « il y aura toujours des CR mais qui seront peut-être commandés à des pigistes et non plus réalisés totalement par des envoyés spéciaux du Progrès », à charge pour le service de convaincre la rédaction en chef « pour que ce soit le plus rarement possible le cas », prévient un représentant syndical.

#BIGup, de l’importance de citer ses sources

La baisse de pagination actée va aussi entraîner une réduction du traitement de l’info micro-locale. Avant, à terme, un enterrement sans fleurs ni couronne, si l’on en croit Xavier Antoyé : d’après le rédacteur en chef du Progrès, « dans 3-4 ans, la micro-locale n’existera plus ». Là encore, alerte rouge sur le réseau local tissé par les correspondants, officiellement déclarés espèce en voie de disparition.

Bref, si vous pensiez que la spécificité de la PQR, c’était l’info locale, vous êtes de l’ancien monde.

#BIGup

De la difficile gestion du changement

Tout cela n’a pas l’air d’inquiéter le duo que forme Xavier Antoyé avec le directeur de la publication Pierre Fanneau. Avec l’intronisation du multimédia, comment la rédaction va-t-elle pouvoir produire plus de contenu qu’avant avec moins d’effectif ?, quand filmer, monter et envoyer au desk une vidéo prend quand même un peu de temps, par exemple, ont demandé les représentants des salariés. Facile : en envisageant, comme dans d’autres rédactions, des robots-journalistes. Reconnaissons à Xavier Antoyé un grand talent d’anticipation lorsqu’il déclare que « Le Monde est tellement content qu’ils ne relisent même plus les contenus » : le BIG applique brillamment ce principe depuis des mois (comment ça je suis lourd ?).

On peut toutefois être surpris de cette annonce : dans un contexte de négociations sensibles liées au plan de départs volontaires, la direction d’un journal annonce tranquillou que ses journalistes ne sont pas vraiment indispensables car ils peuvent être remplacés sans réelle incidence sur la qualité de l’info par de l’intelligence artificielle. Une IA qui pourra, par exemple, compiler les infos de sites estampillés fiables pour en sortir un papier autour de thèmes basiques (résultats de matches, etc.). Si l’on veut nuancer ce regard un peu négatif, on peut se dire que ce travail de base effectué par des algorithmes permet de focaliser l’énergie des journalistes sur du contenu plus riche pour le lecteur, ce qu’Antoyé nomme « la valeur ajoutée ». L’avenir nous le dira.

#BIGup

Pour faire passer la pilule, la direction ne lésine pas sur les moyens pour motiver les troupes : pour les faits divers en horaires de nuit, une fantastique prime de 40 a été proposée aux volontaires (car ce sera sur la base du volontariat, oui), plutôt qu’en heures supplémentaires ou en astreintes. Bon, les syndicats ont un peu douché l’enthousiasme des dirigeants, en soulignant que, peut-être, cela pourrait aller à l’encontre du droit du travail. Déjà que la réduction d’effectif va multiplier les week-ends travaillés pour l’équipe, si en plus on rajoute des nuits, ça risque de faire des semaines un peu chargées, et une vie privée réduite.

Conséquence plus subtile d’une moindre couverture des faits divers sur l’écosystème médiatique local : les nombreuses rédactions lyonnaises en presse écrite ou audio-visuelle qui quotidiennement reprennent à l’antenne ou sur leur site internet toutes ces infos du Progrès, et qui risquent de se retrouver à la diète de contenu de flux.

Qu’à cela ne tienne, la direction a aussi établi une prime d’intéressement dans le temps pour toute la rédac’ qui sera encore en place. Basée sur un plan d’objectifs annuels à 2021, chaque journaliste pourra donc gagner au total 400€ par an si les chiffres suivants sont atteints :

Hum. Dans un contexte économique ultra-tendu pour la presse écrite, atteindre de tels objectifs en si peu de temps semble assez utopique. D’autant plus que le Digital First censé booster les chiffres ne devrait tourner à plein régime que fin premier semestre 2019, après les périodes de formation et de rodage. De toute façon, même la direction ne semble pas totalement convaincue par le succès à terme du Digital First, si l’on se fie à Pierre Fanneau lui-même : « Quel type de vidéo déclenche des abonnements ? C’est à expérimenter, je suis très circonspect sur la vidéo. Si c’est faire de la vidéo pour faire de la vidéo… ».

#BIGup

Perte de réseau

Réduction prévisible du traitement des faits divers, celles – actées – des effectifs de journalistes et de la pagination, perte de foi en l’info micro-locale. Et regroupement d’antennes locales par un découpage parfois discutable, créant par exemple une surprenante agence unique Villeurbanne-Bron en lieu et place des deux agences jusqu’ici distinctes, soit un vaste territoire à couvrir avec moins d’effectif qu’avant.

Conséquence globale prévisible de ces cinq paramètres : moins de possibilité d’entretenir son réseau relationnel, essentiel pour obtenir les bonnes infos et accéder plus facilement aux bons interlocuteurs. Une perte de proximité avec son territoire et ses lecteurs, en somme. Brillant calcul.

#BIGup et l’art délicat du rewriting de micro-trottoirs

Je laisse la conclusion à une parole syndicale, qui hélas continue de résumer ce plan Digital First qui inspire toujours autant de circonspection : « ne cherchez pas l’ambition éditoriale, Digital First est avant tout un plan d’économies, basé sur un ‘pari’ économique ». Pendant ce temps, Meta-Media propose 9 pistes innovantes pour les médias, dont certaines rejoignent celles proposées l’an dernier par votre serviteur. A bon entendeur…

i À ce sujet, le texte accompagnant le reportage de France3 AURA du 27/07/2018 comporte une petite erreur à propos de ce quota de 40 embauches potentielles à partir de 20 départs, en annonçant 40 embauches sèches.

BIG BONUS : le mercato

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