Bohemian Rhapsody : le couronnement réussi de Bryan Singer

C’est le film-événement du mois : Bohemian Rhapsody revisite l’histoire du mythique groupe anglais Queen. Et si l’histoire est principalement centrée sur son charismatique chanteur Freddie Mercury, on n’en est pas moins dans un film de Bryan Singer qui trouve ici l’occasion de dérouler ses thèmes de prédilection.

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Véritable test pour les puristes du groupe (dont je suis), aller voir Bohemian Rhapsody s’accompagnait d’une certaine appréhension : comment rendre le charisme et la voix de Freddie Mercury ? D’autant que l’acteur initialement pressenti, l’aussi extravagant Sasha Baron Cohen, avait finalement été remplacé par Rami Malek, éblouissant dans la série Mr. Robot et un rôle beaucoup plus en retenue. En dépit de ce casting, le pari était donc risqué.

I want to break free

Dans une troublante similitude avec les premières images du Live at Wembley en 1986, le film s’ouvre – et se clôt – sur des roadies à l’ouvrage en coulisses du concert Live Aid et dont la performance du groupe dans ce même stade sera celle que retiendra l’Histoire.

Entre-temps, on voguera au gré de l’histoire du groupe : les relations parfois tendues entre les membres, ou celles plus compliquées avec les producteurs (qui vaudront des titres comme Death on two legs, Flick of the wrist ou le bluesy Sleeping on the sidewalk écrite et chantée par Brian May et que l’on vous recommande chaudement), l’importance de chacun des membres dans la composition (chacun étant l’auteur de plusieurs tubes), et bien évidemment la vie de Freddie Mercury à travers son histoire avec Mary Austin puis la découverte de son homosexualité, la genèse et la promo du single Bohemian Rhapsody – pari musical rock opéra de 6 minutes qui fit entrer Queen dans la légende en 1975 et dont l’une des interprétations est le coming out de Freddiei, le virage du disco et l’apparition des synthés dans le panel instrumental (jusqu’à l’album The Game en 1984, les albums étaient fièrement estampillés « sans synthétiseurs ») etc.

Et, en dépit de quelques petits arrangements avec les événements, agenouillons-nous devant la performance énorme de Rami Malek.

Let me entertain you

Le film se veut référentiel (sous peine de durer bien plus longtemps que ses 2h15, si l’on devait rentrer dans les détails) et se transforme en jeu de piste pour le fan : les conditions d’enregistrement des premiers albums dans une ferme qui renvoie au boueux clip de We will rock you, l’opéra qu’écoute Freddie Mercury et qui l’amènera à réaliser l’album Barcelona avec la soprano Montserrat Caballé en 1988, des nymphettes sur des vélos lors d’une fête et que Queen fit pédaler dénudées dans les rues de Londres pour une promo-happening de l’album Jazz (1979) qui comprenait les titres Bicycle Race ou Fat bottomed girls (ou quand l’humour anglais joint l’utile à l’agréable !), la réplique du producteur interprété par Mike Myers (acteur et co-scénariste de Wayne’s World en 1992) à propos de Bohemian Rhapsody qui ne deviendra jamais un hymne qui fera headbanger dans une voiture, etc.

Bref, le film plutôt lisse en surface s’abstient de tout jugement et permet ainsi de respecter le lien intime que chacun a pu créer avec ce groupe et de boucher les trous. Tout en permettant à son réalisateur Bryan Singer d’y déployer ses thèmes personnels.

Don’t try so hard

En effet, le réalisateur et scénariste d’Usual Suspects ou d’épisodes de la saga X-Men trouve un terrain de jeu favorable à ses sujets de prédilection.

Quand Gus van Sant réalise un film militant pour la cause gay avec Harvey Milk, Singer avance plus finement ses pions pour apporter un peu plus de hauteur universaliste, bien qu’on puisse lui reprocher une certaine naïveté dans la forme : Bohemian Rhapsody montre la solitude de Freddie Mercury, qui a tôt expérimenté par ses origines et sa dentition peu ordinaire le sentiment de différence, ainsi qu’une inadaptation à la société de par ses préférences sexuelles et son exubérance. Dans cette dramaturgie « singerienne », la colonne vertébrale du scénario se trouve de fait dans le cheminement effectué par Freddie (né Farrokh Bulsara, d’origine parsi, et débarqué à 17 ans en Angleterre avec sa famille pour fuir la révolution de Zanzibar en 1964) pour s’accepter tel qu’il est et construire son identité, faire le tri entre faux et vrais amis. Et trouver la sérénité au sein d’une famille, qu’elle soit biologique ou d’adoption, construite dans le temps avec les trois autres membres du groupe, la fidèle amie Mary Austin. Puis le bonheur, apaisé, avec le dernier compagnon de sa vie Jim Hutton, avec lequel il n’est plus obligé de jouer un rôle de Great Pretender. Enfin, sa place au sein de cette communauté, pour pleinement exprimer son art sur scène, galvanisé par une foule qu’il mène à la b(r)aguette. Bref, quand le dépassement de soi passe par des bases solides individuelles et collectives. Une transcendance, from Queen to the Twilight of the Gods.

Bryan Singer réussit donc à mettre sa patte personnelle sur le biopic relativement politiquement correct d’une légende du rock. En dépit des critiques d’un film finalement sage, la voix de Freddie ne manquera pas de susciter quelques frissons, ou de faire chantonner vos voisins de sièges. Et quand l’émotion est là, malgré les défauts, un seul constat : opération réussie.

i la même structure de chanson se retrouve dans The March of the Black Queen [Queen II, 1974] The Prophet’s Song [A night at the opera, 1975], ou Innuendo [Innuendo, 1990], par exemple.

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2 réflexions sur “Bohemian Rhapsody : le couronnement réussi de Bryan Singer

  1. La bande son est de Queen aussi dans le film ? 😛
    Queen musicalement parlant, je connais que par la FM, jamais vraiment écouter un ou plusieurs album(s) qui me permettrait d’appréhender plus leur Oeuvre.
    J’ai donc un a priori pas nuancé du tout mais la vie du chanteur mêlée à celle du groupe donne envie d’aller voir le film, puisque à te lire, cela ne fait pas Biopic pur et dur mais on est plus dans la Rock Story. Cela me fera peut-être évolué mon avis sur la musique du groupe.

    • Un copain sur FB a parfaitement résumé la situation : « Je ne suis pas super objectif non plus, mais je pense qu’il faut aimer (sans forcément adorer) Queen pour apprécier le film. ». Au risque, si ce n’est pas le cas, de trouver le film sans grosse prise de risque et un peu gnan-gnan. Et pour ta question, oui les musiques sont de Queen dans le film 🙂
      C’est un biopic gentil autant qu’une nouvelle déclinaison de Singer de ses thèmes, donc tout le monde est content.

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