À la recherche du dialogue perdu : le retour contrarié de Gérard Collomb à Lyon

Après avoir quitté avec fracas le ministère de l’Intérieur, Gérard Collomb a retrouvé son siège de maire de Lyon le 5 novembre dernier lors d’un conseil municipal extraordinaire agité. Depuis, il a présidé deux autres conseils municipaux, qui ont confirmé sur la forme une défiance latente. Cette tendance est-elle guidée par le calendrier électoral et la combo municipales-métropolitaines de 2020, ou s’agit-il d’une grogne plus profonde d’élus déjà nostalgiques de la diplomatie apaisée du binôme Kimelfeld-Képénékian ? Flash-back en trois actes sur le retour contesté du fils prodigue.

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5 novembre 2018 : un retour chahuté et des hommages en contraste

Lors du conseil municipal extraordinaire du 5 novembre 2018, la prévisible ré-ré-ré-élection de Gérard Collomb s’était accompagnée d’un avertissement : nombre d’élus avaient souhaité rendre hommage aux intérimaires Georges Képénékian (pour la ville, qui a rendu son siège sans sourciller, en dépit du plaisir affiché qu’il eut à l’occuper) et David Kimelfeld (à la Métropole, qui a finalement choisi de rester en poste) et à leur méthode basée sur l’écoute et le dialogue. En creux, une demande de gouvernance moins autocratique et plus apaisée. Une requête d’autant plus nécessaire que les diatribes du trio de l’opposition, de Denis Broliquier (Les Indépendants) à Stéphane Guilland (Les Républicains & Apparentés – Ensemble pour Lyon) en passant par Nathalie Perrin-Gilbert (Gram) ne comportaient aucune équivoque : de l’âge du capitaine aux promesses programmatiques non respectées, le revenant sera attendu au tournant. L’édile fit bonne figure mais ne s’attendait probablement pas, dans sa décompression post-ministérielle, à une telle verve dans l’adversité.

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Dans son discours d’intronisation, la réponse de Gérard Collomb à ces demandes fut la suivante : «Je vois comment vous, les conseillers municipaux, vous l’avez apprécié [NDLA : Georges Képénékian], comment vous avez apprécié son sens du dialogue et sa volonté de construire ensemble… Il y a peut-être là, un sujet d’inspiration nouvelle ». Un vœu pieu qui n’eut pas l’air de convaincre l’auditoire.


L’autre fait inattendu concerna le décompte du vote : 41 voix prononcées par la majorité municipale au lieu des 45 attendues. Si la chasse aux sorcières fut immédiatement ouverte, il n’en reste pas moins que ce fait a priori anecdotique est un signe qui l’est moins, dans une majorité habituée à obéir au doigt et à l’œil.

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19 novembre 2018 : la métropole affronte le ministre

Pour son premier conseil municipal ordinaire, une joute symbolique allait marquer la séance. Lorsqu’il fut question d’aborder la Zone à Faibles Émissions (ZFE), David Kimelfeld prit alors la main sur les débats, entrant dans une présentation technique et maîtrisée du projet. Il faut dire qu’en tant que président de la Métro, Kimelfeld connaît le sujet sur le bout des doigts : cette ZFE est déployée à l’échelle de son administration, dont Lyon n’est qu’une des composantes. Présent dans l’hémicycle au « simple » titre de maire du 4e arrondissement, on peut imaginer le plaisir qu’il prit à endosser celui de boss de la Métropole, structure bien plus puissante que la ville. Et en pleine période de marches pour le climat, l’opportunité de rappeler qu’il déploie des projets écologiques était là encore trop belle.

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Il n’en fallut donc pas beaucoup plus à Gérard Collomb pour remettre sa veste d’ex-ministre, jouant de ses anciens galons pour remettre à sa place l’impétueux qui, de plus, la lui avait prise (sa place, à la tête de la Métropole, suivez un peu).
Bref, en cette fin novembre, l’émancipation flottait une fois de plus à l’hôtel de ville.

17 décembre 2018 : le scrutin public

Pour le dernier conseil municipal ordinaire de l’année, la vente d’un terrain situé dans le 1e arrondissement allait mettre le feu aux poudres. Pour interpréter ce qui va suivre, un peu de contexte : les sujets proposés au vote en conseil municipal sont d’abord examinés en commission. Et la plupart du temps, c’est aussi en commission que la décision est prise. Si les conseils d’arrondissement sont ensuite sollicités sur l’avis émis, cette consultation des élus micro-locaux est purement consultative. Le conseil municipal n’est qu’une chambre d’enregistrement des avis de ces commissions préalables. Et un théâtre, même, comme on peut le constater dans le cas présent : la destination et l’entreprise choisies en commission pour la cession de ce lot situé sur les pentes de la Croix-Rousse étaient refusées à l’unanimité (moins une abstention) en conseil du 1e arrondissement.

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Car, pour protester contre une décision de la mairie centrale qui ne tiendrait pas compte de l’avis des arrondissements, fut-il unanime, la maire du 1e arrondissement, Nathalie Perrin-Gilbert (à gauche) fut rejointe par le groupe de Stéphane Guilland (à droite), celui de Denis Broliquier (centriste), EELV et des non-inscrits pour demander un scrutin public, soit une procédure de vote nominatif et oral où chaque élu est appelé un par un. Même si l’issue ne laissait planer aucun suspens (la décision fut entérinée par 46 voix contre 22), la manœuvre était symbolique : il s’agissait de stigmatiser cette absence de concertation, de dialogue (chassez le naturel…). Mais l’opération était réussie : outre l’impact symbolique plus que médiatique (seule la correspondante du Progrès était encore présente à l’heure du clash, sur les bancs réservés à la presse), l’agacement de Gérard Collomb de devoir prolonger les débats (la séance avait débuté six heures plus tôt) sur des motifs procéduraux fut perceptible.
Et toujours en miroir, le témoignage après-coup de quelques élus qui suggéraient que dans la même situation, Georges Képénékian aurait probablement pris contact avec les élus du 1e pour arrondir les angles et faire passer ce vote comme une lettre à la Poste.

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2019, en attendant 2020

Toutefois, ces deux mois de défiance du milieu politique s’inscrivent dans un calendrier électoral auquel Gérard Collomb, fin stratège, est plus que rompu. Le money time des municipales 2020 est loin, l’heure est au dos rond. Le concours de muscles d’aujourd’hui n’augure rien des rapports de force de demain, tant dans la confrontation que dans les jeux d’alliance qui ne manqueront pas de se négocier en temps voulu. En attendant, Képénékian endosse à merveille le rôle d’une passerelle neutre entre un Kimelfeld, qui comble ses lacunes de réseau en se positionnant sur des thèmes écologiques et sociaux, et un Collomb qui n’a d’autre choix que de laisser faire en attendant des jours meilleurs. Sans pour autant rester inactif, comme en atteste la création d’un groupe de dissidents ex-Synergie favorable à l’ex-président de la Métropole.
De plus, même si les rapports avec l’Élysée sont encore un peu frais, la tête de l’État n’ayant pas totalement digéré le départ brutal de Beauvau, ce n’est pas l’heure des déclarations brutales de rupture. En Marche se satisfera probablement, en cas de réélection de Gérard Collomb, d’une mairie lyonnaise sympathisante (le PS ayant réagi de même par le passé), autant que cela permettra de poursuivre la construction du tremplin local d’une Caroline Collomb pourtant décriée dans sa gestion humaine de la fédération LREM du Rhône.

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Le tableau n’est donc pas si sombre que ça, pour le maire de Lyon. Toutefois, deux sujets seront intéressants à observer sur la durée :

  • l’exercice du pouvoir par le dialogue et l’écoute, au cœur des pratiques politiques modernes, mais pas vraiment dans les mœurs du maître du haut-château, reste un sujet de plus en plus sensible. À court terme, la participation de Lyon ou non au grand débat national, basée sur le volontariat des maires et souhaitée par Emmanuel Macron pour sortir de la crise des gilets jaunes, sera un indicateur supplémentaire de sa gestion pré-élections.
  • en second lieu, l’impact imprévu du passage du duo Képé-Kim, apprécié à l’hôtel de ville et à la Métropole. La culture lyonnaise alliée à un règne depuis 2002 avaient normalisé un mode de gouvernance directif et omnipotent que 18 mois loin de Lyon ont suffi à rendre obsolète. Alors que des élus hors-majorité municipale commencent à pronostiquer une fin de cycle, la survivance des us d’un ancien monde sera difficile à justifier pour un Gérard Collomb qui a promu en 2017 la modernité d’Emmanuel Macron, en dépit de ses efforts actuels pour marquer sa différence avec un gouvernement et une étiquette En Marche en difficulté dans l’opinion. Ultime question : en cas de désaveu rédhibitoire de LREM au niveau national en 2020, Gérard ira-t-il jusqu’à sacrifier Caroline (et comment réagira-t-elle, le cas échéant) pour s’assurer la victoire ?

Le printemps électoral 2020 est loin, mais a déjà commencé dans ses petites et grandes manœuvres. Et cela s’avère déjà passionnant.

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