Mediapart multiplie les partenariats locaux pour “construire un écosystème vertueux autour de la presse indépendante”

En ce début du mois de novembre, le site Rue89 Strasbourg, l’un des cousins de notre Rue89 Lyon, annonce l’entrée à son capital de Mediapart. Loin d’être une première, le pure player national d’investigation continue ainsi de consolider un réseau complémentaire de partenaires locaux où chacun y trouve son compte. Dans un contexte économique délicat, le soutien aux titres partenaires est guidé par un objectif : l’indépendance de la presse.
Entretien avec Stéphane Alliès, co-directeur éditorial de Mediapart.

Rue89 Strasbourg a annoncé ces derniers jours une entrée à son capital de Mediapart, à hauteur de 20%. Comment cette opération est née ?

A leur demande, au début de l’été, comme ils l’ont expliqué dans leur billet de blog. Leur rédacteur en chef Pierre France nous a dit qu’il pouvait réunir un autre tour de table, de type investisseurs locaux, pour racheter les parts de Marie Hofsess, mais qu’il préférerait que ce soit nous, afin de n’avoir que des journalistes dans son actionnariat.

Pour nous, c’était une opportunité à double titre : soutenir et contribuer à l’indépendance d’un pure player local, et développer un partenariat éditorial dans une zone (le grand Est) où nous étions peu présent (hormis à Belfort/Besançon avec Factuel.info). Nous ne nous connaissions pas plus que ça auparavant, mais Pierre France est un des piliers du Spiil, le syndicat de la presse en ligne dont nous sommes adhérents. En plus du grand respect porté au travail de Rue89 Strasbourg depuis plusieurs années, certain·e·s de nos journalistes avaient déjà travaillé ensemble et ont rendu naturel notre échange puis notre partenariat.  

Mediapart est aussi au capital ou partenaire rédactionnel de nombreuses rédactions web locales : Mediacités qui couvre Nantes, Lille, Lyon et Toulouse (à hauteur de 3,26% des parts), MarsActu à Marseille, Le D’Oc à Montpellier, Le Poulpe à Rouen, La Revue Dessinée, Guyaweb, le BondyBlog, Factuel.info]. Comment se fait le choix d’une rédaction partenaire, et pourquoi décidez-vous parfois d’y investir ?

Ce sont toujours des rencontres, quasiment tout le temps à l’initiative des concernées, où le “feeling” joue un rôle important. Certains sont des journalistes avec lesquels nous avions déjà travaillés à la pige, d’autres des gens qui partagent avec nous le souci d’un journalisme honnête et rigoureux, et déclinent localement la même approche que nous sur l’investigation politique et économique sur les pouvoirs en place, mais aussi sur les sujets écologiques, d’égalité homme/femme, de discriminations et de violences policières ou de problématiques sociales.

Avec Marsactu et Mediacités, nous sommes à leurs côtés depuis le début de leurs aventures, et à leur initiative. Dans un premier temps, nous donnons des conseils (sur une levée de fonds, l’importance du marketing, la relation aux lecteurs) puis nous développons un partenariat éditorial, dans le respect des lignes éditoriales de chacun mais en constatant que l’on se retrouve sur pas mal de valeurs mais aussi de pratiques journalistiques communes. Quand certains nous demandent d’entrer à leur capital, nous ne le faisons qu’après examen du business-plan, dans la limite de certains montants et avec l’intention de ne détenir qu’une petite part de l’actionnariat (jamais plus de 20%). Il s’agit avant tout de signifier à d’éventuels investisseurs que Mediapart soutient l’initiative de tel ou tel projet de création de médias dans la construction de son business plan ou d’une levée de fonds.

Mediapart n’a que douze ans d’existence et sa bonne santé économique comme son souci de maîtriser sa croissance ne nous permettent pas d’assumer en interne un réseau de correspondances sur tout le territoire. Au delà de nos propres reportages, de certains de nos journalistes qui peuvent parfois s’installer hors de Paris, ou de pigistes locaux réguliers, le partenariat avec tous ces pure players permet d’améliorer sensiblement notre couverture de l’actualité française en la “déparisianisant”, via la republication réciproque d’articles, mais surtout de collaborations renforcées (co-production d’enquêtes, échanges d’informations, dispositif commun au moment de campagnes électorales). Contrairement à beaucoup de titres de presse nationale, nous avons quasiment autant d’abonnés provinciaux que parisiens. Et nous encourageons régulièrement nos lecteurs à s’abonner aussi à l’un de ces partenaires éditoriaux selon l’endroit où ils habitent.

“L’information est en passe d’entrer dans l’ère du partage et du collaboratif entre rédactions, dans une sorte de fédération non organisée”, écrivais-je dans un billet de 2018. Pourtant, petit à petit, Mediapart semble prendre une position de leadership, notamment dans sa participation active à la promotion du SPIIL, et ces partenariats locaux divers.
Dans quel but – à court et long terme – Mediapart multiplie-t-il ces partenariats ou investissements avec d’autres médias, notamment locaux ? 

Vous avez tout à fait raison de parler d’«ère du collaboratif» entre rédactions. Mais pour que cette collaboration/coopération fonctionne, il faut que lesdites rédactions puissent être en capacité de produire du bon journalisme, et donc puissent s’en sortir financièrement pour en avoir les moyens, tout en protégeant leur indépendance qui en est la condition sine qua non. Donc il convient d’organiser un peu la «fédération»…

L’idée est de construire un écosystème vertueux autour de la presse indépendante, nationale comme locale, plutôt que de viser la construction d’un groupe de presse… Dans notre idée l’objectif est plutôt d’aider du mieux possible ceux qu’on appelle affectueusement nos “cousins de province”, afin de faire émerger localement des projets de presse qui s’inscrivent dans la rénovation d’un paysage médiatique confronté aux mêmes difficultés et impasses que la presse nationale quand Mediapart s’est créé en 2008: une crise économique mais aussi une crise de l’offre éditoriale, les deux étant évidemment liées en termes d’indépendance financière comme journalistique des pouvoirs locaux, comme en termes d’audace journalistique et d’innovation numérique. 

C’est un peu la même logique qui a présidé à la création du Fonds pour la presse libre, qui nous permet à la fois de sanctuariser pour l’éternité notre capital dans ce fond, tout en essayant d’aider les initiatives qui partagent cette vision de l’indépendance journalistique.

Nous ne recherchons aucune position de leadership, mais nous sommes l’un des rares journaux indépendants (ne vivant que de ses abonnements, sans pub ni aides publiques ou privées) à gagner de l’argent et à le réinvestir intégralement dans le journalisme. Il apparaît dès lors assez logique (et réjouissant!) que ceux qui souhaitent s’inspirer de notre expérience nous sollicitent… L’enjeu, au-delà de Mediapart, est celui du pluralisme de la presse et de la transition d’un modèle “PQR à la papa” vers un modèle plus dynamique et ambitieux de journalisme local, dont nous sommes convaincus qu’il peut reconquérir un lectorat perdu et séduire de nouveaux lecteurs. 

Il ne manque pas grand-chose pour que ces nouveaux médias locaux atteignent l’équilibre et deviennent pérennes dans le champ médiatique local actuel. C’est déjà le cas pour Marsactu qui vient d’atteindre les 4.000 abonnés, mais on n’oublie pas que d’autres de nos partenaires ont dû jeter l’éponge par le passé, comme Dijonscope ou Le Télescope à Amiens. 

Tout ça est encore très fragile, mais la situation n’a jamais été aussi propice pour reproduire localement un peu de ce qui est arrivé à Mediapart. On conserve le souvenir de nos trois premières années, où parvenir à l’équilibre fut un combat quotidien dans lequel nous étions un peu seuls (à l’exception notable de l’hebdomadaire Marianne, qui nous avait proposé de republier certaines de nos enquêtes dans ses colonnes, ce qui avait permis une rentrée d’argent symboliquement estimable) et où on aurait apprécié un soutien comme celui que, modestement, nous tentons d’apporter à ces nouveaux médias.

Au regard d’autres partenariats (comme avec Amnesty International, l’Observatoire international des Prisons, ATQ Quart-Monde et j’en passe), il semble que la démarche de Mediapart dépasse le cadre des médias. Pourquoi un si vaste réseau regroupant de nombreux domaines ?

Mediapart s’est pensé et construit comme un journal au contact et aux côtés de la société mobilisée, pas en surplomb. Quand le mouvement des gilets jaunes a commencé, nous ne les avons pas commentés depuis les réseaux sociaux, mais sommes allés en reportage sur de nombreux ronds-points à travers le pays… Ces partenariats avec des ONG ou associations prennent le plus souvent la forme d’un blog sur notre plateforme, ou l’organisation de débats en commun.  

Au-delà d’échanges avec les citoyens experts qui peuvent s’y engager ou de la co-organisation d’émissions vidéo thématiques (avec le SAF, l’OIP, la Quadrature du net ou les économistes atterrés…), il ne s’agit pas de partenariat éditorial, mais l’expression du partage d’un idéal commun, que l’on pourrait résumer dans la recherche et l’expression d’une radicalité démocratique.

RRF avec Fabrice Arfi, à l’occasion des 5 ans de WeReport à Lyon, en décembre 2019

On pourrait aussi parler d’un autre type de partenariat médiatique, qu’on pourrait qualifier “d’engagement” avec Politis, Regards, Bastamag, Alter Eco ou Reporterre, avec qui nous avions organisé un appel et une soirée de soutien aux migrants il y a un an… Nous développons aussi nos partenariats éditoriaux sur l’investigation, avec des collectifs comme Disclose, Bellingcat, Investigate Europe ou WeReport en France. Mais aussi à l’international, en Espagne où nous sommes actionnaires d’Infolibre depuis près de dix ans, en Europe au sein du collectif d’investigation EIC (avec Der Spiegel, l’Espresso, Black Sea, NRC, Le Soir…), ou encore des partenariats de “reprise de contenu” avec des titres particuliers (Il Fatto quotidiano et Internazionale.it en Italie, Jacobin et The Intercept aux Etats-Unis)…

A chaque fois, il ne s’agit pas du même type de proximité. Mais nous nous sentons plus forts de toutes ces proximités.

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