TNP : « le risque qu’un Centenaire vienne cacher un cinquantenaire »

Le Théâte National Populaire du metteur en scène Jean Bollorini, qui a succédé à Christian Schiaretti depuis une bonne année à la tête de cette vénérable institution s’apprête à célébrer, du 9 au 26 septembre 2021, le Centenaire du TNP. Au programme, des rencontres, des conférences et des expositions qui visent à « tisser l’histoire du TNP d’hier à aujourd’hui ».

Un collaborateur de Roger Planchon et de Patrice Chéreau (de 1972 à 1982) reproche au nouveau directeur de faire la part belle à Firmin Gémier, Jean Vilar et Georges Wilson. Au détriment de Roger Planchon, directeur, dès 1972, d’un TNP décentralisé, donc hors de Paris.

Dans un courrier adressé le 4 septembre à Jean Bellorini, l’ex-attaché de presse du TNP Jean-Marc Martin du Theil, par ailleurs ancien journaliste au Progrès et au Monde, dit sa tristesse de voir passée sous silence une « aventure théâtrale singulière », une expérience « artistique, esthétique et politique majeure de la seconde moitié du siècle passé ».

Et symbole vivant d’une décentralisation dramatique enracinée dans l’agglomération lyonnaise. Les Gratte-ciels de Villeurbanne, souligne-t-il, appartiennent tout autant que la colline de Chaillot à l’histoire du TNP.

« Cher Monsieur Bellorini,

Collaborateur de Roger Planchon – donc du Théâtre National Populaire (TNP version décentralisation) – de 1972 à 1982, je me permets de vous adresser le courrier ci-après.

J’ai reçu, il y a quelques semaines, le programme 2021-22 du TNP avec, notamment, l’annonce des manifestations organisées du 9 au 26 septembre pour le Centenaire du TNP, sous le titre général : L’histoire du TNP, d’hier à aujourd’hui. Expliquant votre démarche, le numéro récent de Bref, la revue du TNP (numéro sept.-oct. 2021), précise que votre souhait est de « mesurer le chemin parcouru », de 1920 (le TNP Gémier) à 2020/21 (le TNP qui succède aujourd’hui à celui de Christian Schiaretti).

Je suis un peu étonné – je pourrais dire aussi surpris – par ce qui est proposé. De Gémier à Bellorini, pourquoi pas ? Mais il n’y a pas une histoire continue, de l’un à l’autre : il y a un TNP Gémier puis Vilar (1951-1963) avec une succession Wilson et un TNP « décentralisé » à partir de 1972. Ce sont deux histoires, deux perspectives différentes. Et, que vient faire Vitez dans cette célébration ? Vitez, ce n’est plus le TNP, c’est Chaillot, une autre (belle) aventure.

La mise en place du volet décentralisation, on la doit à Jeanne Laurent. Soutenu par la directrice des spectacles et de la musique au Ministère de l’éducation, Jean Dasté est à Grenoble, en 1945, avec une Compagnie des comédiens de Grenoble. Cette implantation marque les débuts « officiels » de la décentralisation théâtrale. Dasté quittera Grenoble pour Saint-Etienne en 1947.

Eh oui, ce TNP « décentralisé », dont on fêtera en 2022 les 50 ans (également un bel anniversaire), est l’héritier d’un mouvement provincial profond qui va de Dasté à Saint-Etienne, à Jo Tréhard à Caen, de Gignoux à Strasbourg, à Gabriel Monnet à Bourges puis à Grenoble, à Jacques Fornier en Bourgogne, etc. Même le parisien Bourseiller s’est fondu dans ce mouvement avec le Gymnase à Marseille.

Dès 1957, le Théâtre de la Cité de Roger Planchon, à Villeurbanne, devient l’un des points forts de cette décentralisation. Ce TNP en province, dès 1972, est en effet l’héritier du Théâtre de la Cité et de tout le mouvement de la décentralisation – mouvement que l’on retrouvera rassemblé, en mai 1968, à l’initiative de Planchon, au Comité permanent de Villeurbanne. Georges Wilson, le successeur de Vilar au TNP, n’y participera pas. Barrault, en route pour le midi, s’arrêtera à Villeurbanne, et Patrice Chéreau rejoindra les directeurs des Centres dramatiques au Théâtre de Villeurbanne.

Que voulaient-ils faire d’autre, ces « patrons de théâtre », admiratifs de Jacques Copeau, de Charles Dullin, de Louis Jouvet, que de promouvoir un « théâtre d’art pour tous » – pour reprendre l’expression de Vitez ?

Comme me l’écrit l’un de mes camarades du TNP « décentralisé », il y a « le risque qu’un Centenaire [le vôtre] vienne cacher un cinquantenaire », soulignant que « le TNP d’aujourd’hui [dont celui de Planchon de 1972 à 2002] n’est pas la continuité du TNP de Gémier » ni celle du TNP Vilar-Wilson. « C’est l’épanouissement d’un arbre planté entre Rhône et Saône en 1949, deux ans après que Vilar eut fondé le Festival d’Avignon ».

Le TNP « décentralisé » ne s’inscrit pas, non plus, dans le sillage d’Avignon. En bref, l’histoire de « la colline du Trocadéro », à Paris, n’est pas celle de la « majestueuse forêt de gratte-ciels » de Villeurbanne – pour reprendre vos propres mots. L’histoire des 50 premières années du TNP (Gémier, Vilar-Wilson) n’est pas celle des 50 années suivantes (Planchon-Chéreau-Lavaudant, puis Schiaretti).

On est en présence de deux histoires, très différentes – au plan artistique comme sur celui de la mise en place d’une relation avec le public (reconnaissance de collectivités – dont les comités d’entreprises et les syndicats – et création d’abonnements aux spectacles à des tarifs accessibles à une large partie de la population).

Les réflexions, les débats, les expositions rassemblés pour ce Centenaire, prennent très peu en compte ce second TNP. Ce ne sont pas les quelques débats sur Planchon, Chéreau et Lavaudant, un peu otages de ce Centenaire, qui feront exister l’aventure tentée par Planchon dans les années 50 – le Théâtre de la Comédie puis le Théâtre de la Cité (de 1952 à 1972) -, aventure qui a irrigué, déterminé, le TNP Villeurbanne à partir de 1972 : une décentralisation du théâtre avec des caractéristiques singulières quant à l’organisation du public (rapport aux « collectivités », enseignants et comités d’entreprise en particulier), des spectacles accueillis un peu partout en province, un discours artistique proposé dès les premiers Shakespeare (Molière et Marivaux – La Seconde surprise de l’amour, en 1959, est célébrée par Roger Vailland), le partage de « pouvoir » artistique avec Chéreau puis Lavaudant (et même avec le lyonnais Bruno Boëglin accueilli 14 fois au TNP !), l’écriture dramatique (Planchon auteur), etc.

Dans la brochure de la saison 2021/22, vous assurez vouloir retracer « l’histoire du TNP »- par des débats, des expositions (Ce soir, oui tous les soirs, 100 ans d’histoire en sons éclairés), des spectacles (dont Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes – « sur les traces de Firmin Gémier, par la Troupe éphémère 2021 sur des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier ». Il s’agit, précise-t-on, de partir « sur les traces de Firmin Gémier, le grand oublié du théâtre du début du XXe siècle ». Il n’y a rien à redire sur cette ambition.

Mais, j’ai bien peur que « le grand oublié » de cette célébration très particulière soit Roger Planchon et l’aventure artistique exigeante, sociale et culturelle, qu’il a porté de 1952 à 2009.

Vous aimeriez, dites-vous, dans un entretien qualifié d’inédit (un mot pour Paris Match !), concilier l’héritage de Jean Vilar et de Christian Schiaretti […] avec l’héritage des années Planchon. Les mots aident quelque fois à effacer l’oubli; ils ont, en tout cas, le pouvoir de faire mémoire, de nous rappeler la « poésie dramatique » – l’expression est de Michel Bataillon – qui a émerveillé la centaine de spectacles écrits et mis en scène par Roger Planchon. Vous citez, dans Bref, de manière trop lapidaire, les quelques livres de Michel Bataillon, historien remarquable d’une aventure théâtrale singulière, expérience « artistique, esthétique et politique majeure de la seconde moitié du siècle passé ».

Je vous les rappelle :

. Roger Planchon, choix de textes – fragments de dialogues sur une pratique de la mise en scène. Actes Sud-Papiers, 2016.

. Un défi en province,chronique d’une aventure théâtrale, 1950-1986, cinq volumes, préface de Jean-Jacques Lerrant, un journaliste ami de Roger Planchon. Editions Marval.

Oserai-je vous indiquer également qu’une exposition sur Bruno Boeglin (déjà accueillie à la Maison de la culture de Grenoble en octobre 2020), Bruno Boëglin, une vie dans le désordre des esprits, sera présentée au Palais Bondy, à Lyon, du 27 janvier au 13 février 2022.

Enfin, plutôt que de xièmes débats, très incertains, sur Gémier, Vilar et les théâtres de service public hier et aujourd’hui, apprêtés avec les mots de la sociologie universitaire, n’aurait-il pas mieux valu poser, à propos de Vilar et de Planchon, deux questions qui restent ouvertes aujourd’hui :

– pourquoi Jean Vilar a-t-il « abandonné de TNP » en 1963 ? [Propos de Planchon recueillis en 1996 par Gilles Costaz pour Le Journal du théâtre],

– pourquoi Catherine Tasca, ministre de la culture, a-t-elle exigé que Roger Planchon quitte son théâtre – le TNP – à la fin de la saison 2000/01 ?

Qu’ajouter ? Je suis triste de la manière dont ont été conçus les « évènements » de votre Centenaire du TNP. On a le Volet I (les 50 premières années), pas vraiment le Volet II (les 50 années suivantes). J’espère que le public le remarquera.

Je vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments respectueux.

Jean-Marc Martin du Theil

Genève, le 4 septembre 2021″

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