Digital First au Progrès, épisode 3 : faire plus (de contenus) avec moins (de journalistes)

[Rappel du contexte : le quotidien Le Progrès entame une révolution numérique motivée par un retard sur le web et un plan d’économies conséquentes à l’échelle du groupe Ebra auquel le titre appartient. Tous les épisodes sont à lire ici]

Enfin on en sait plus sur le contenu du projet Digital First, nom de code du projet d’entreprise que le journal Le Progrès va adopter. Si concrètement le contenu rédactionnel commence à se dessiner, le nouveau fonctionnement qui l’accompagne suscite en interne de nombreuses réactions, entre doute et indignation : en effet, comment produire du contenu multimédia et plus seulement du texte, alors que des réductions d’effectifs sont annoncées ?
Une équation loin d’être simple à résoudre, qui ne favorise pas le dialogue entre une rédaction à fleur de peau et une direction dont le projet vise une réduction de la dette du titre.

On commence enfin à y voir un peu plus clair sur le projet Digital First, vaste programme de digitalisation uniformisée au sein des rédactions du groupe Ebra, auquel Le Progrès appartient.

La présentation aux rédactions, qui a eu lieu début mars, justifie ce virage du web par des chiffres alarmistes pour la PQR au niveau national :

  • entre 2010 et 2016, – 16 % de diffusion (- 17,1 % pour Le Progrès), 
  • – 31 % de dépenses des annonceurs (-19 ,4 % pour Le Progrès).

Et toujours pour 2016 au niveau du groupe Ebra, un CA dont l’essentiel des revenus provient du print (97,25%) tandis que le digital n’y participe qu’à la marge (2,75%).

Le projet Digital First propose aux rédactions du groupe deux objectifs :

  • passer, au niveau du groupe, de quasiment 20 000 abonnés (chiffre 2016) à 80 000 en 2020,
  • à ce même horizon 2020, un objectif de CA publicitaire de 30 M€ (contre 10,7 M€, toujours en 2016).

Pour atteindre cet objectif : internet et réorganisation interne

En fonction de la journée-type d’un « consommateur » (sic) et de ses habitudes de consommation de contenus numériques (infos, météo, réseaux sociaux, mails, vidéo, musique, etc.) et des supports de consultation (PC, smartphone, tablette), le projet propose une grille de contenus à produire en fonction de 4 moments-clé identifiés dans cette journée :

  • la météo, des chroniques en podcast et les grosses infos en matinale (entre 6h et 9h),
  • une synthèse de l’actu, des bons plans et du lifestyle dans des formats interactifs à midi,
  • une nouvelle synthèse de l’actu de la journée et les infos à venir le lendemain en formats cours, – vidéos et podcasts lors de l’après-travail,
  • puis des contenus personnalisés (lesquels ?) et du fact checking en formats longs et enrichis le soir.

Le tout avec un contenu plutôt orienté gratuit (avec affichage de pub) à midi et après le travail, et payant en matinale et le soir.

Le choix des publicités insérées dans les publication, tout un art.

Précision qui peut avoir son importance, le contenu de l’édition print du lendemain reprendra une sélection des contenus web du jour. Une version papier du journal dont la baisse du volume de pagination est aussi envisagée (une source syndicale avançait début mars une réduction de 2 à 5 pages de la version imprimée), une réduction des coûts de fabrication pour atténuer le volume de ventes kiosques en constant affaiblissement, comme exposé précédemment.

Cette offre s’accompagne d’un changement d’organisation interne, où le Secrétaire de Rédaction devient un « éditeur » (capable de travailler aussi bien sur le web que le print), et le journaliste qui écrit son papier un « producteur » (novlangue mon amour).

Chaque contenu doit être avant tout pensé et produit pour une diffusion web par le « producteur » terrain (ça vous fait bizarre aussi, ce terme ?), un contenu (texte, photo, son, vidéo) qui sera mis en forme à son agence locale. Ce contenu pourra être repris à l’échelon départemental supérieur par les éditeurs (ex-SR, suivez un peu) « Premium » (alerte novlangue marketing again) qui pourront y ajouter des éléments de datavisualisation ou d’infographies. Enfin, la tête de la fusée basée à la direction régionale permettra un enrichissement « Expert » pour une « production de contenus digitaux à forte valeur ajoutée », comme du datajournalisme, des longs formats, des cartographies interactives, etc. Le contenu des éditeurs Experts est destiné à être mis en ligne le soir, quand le lecteur est chez lui, et a plus de temps pour du contenu long.

Enfin, « lecteur », c’est un grand mot : les termes utilisés sont « consommateurs », ou « clients ». Le projet Digital First intègre un axe de meilleure connaissance de ceux-ci à travers de la data-analyse, omettant le tissage d’un lien plus direct, physique, via des temps de rencontres comme tente de le faire Nice-Matin, qui entreprend une forme de Community Management IRL plutôt intéressante.

Un plan de formation accompagne cette nouvelle organisation : un socle commun Digital First (dédié à l’écriture web et la prise de vue/vidéo/son simples) est prévu pour l’ensemble de la rédaction. Cette base s’accompagne d’autres formations plus spécifiques et plus poussées en fonction du poste ou du profil, et traiteront notamment des réseaux sociaux, du datajournalisme, de vidéo, de podcast ou de l’image.

Ajoutons un questionnaire préparatoire cernant l’état des connaissances digitales de la rédaction, afin de mieux cibler le contenu des formations. Une bonne idée, a priori. Et parmi les questions, l’agilité 2.0 : une partie « animation des réseaux sociaux » sera dévolue au journaliste de terrain, probablement dans le but de fédérer une communauté et promouvoir les articles publiés en ligne. Une stratégie notamment mise en place par La Nouvelle République en région Centre il y a déjà quelques années, et dont on vous parlait ici. Anecdote amusante : d’après des sources internes, ce questionnaire envoyé sous forme de lien aux journalistes renvoie vers une page publique accessible de chez soi et pas uniquement à partir de l’intranet du journal. Confidentialité et sécurité, une nouvelle brique de formation à prévoir ?

Dans cette rénovation des contenus et des temps de publication, le Bureau d’Information Générale (BIG) basé à Paris voit son influence croître. Le BIG rédige les articles sans connotation locale, publiables sur tous les sites des titres du groupe, et s’est vu attribuer de nouveaux sujets généralistes : sport, cinéma, tourisme, gastronomie, culture, temps libre… Des contenus mutualisables qui participent à justifier des réductions d’effectifs locaux.

Faire plus (de contenus) avec moins (de journalistes)

De nouveaux contenus digitaux, plus en phase avec le lectorat moderne, la promesse est alléchante. Pourtant, les syndicats présents au Progrès se sont révélés tatillons sur plusieurs points :

  • comment tenir la promesse de produire des contenus qui demandent plus de temps à réaliser, quand le Digital First s’accompagne de 77 suppressions de postes dont 27 de journalistes (soit, d’après un décompte personnel, environ 10 % des effectifs de plumitifs du titre) ? La direction a toutefois annoncé la création de 3 postes (non journalistes) rattachés aux services centraux : un Community Manager (avec enfin une vraie stratégie 2.0 ?), un webmaster et un monteur vidéo.
  • les objectifs à fin 2020 de multiplier par 4 le nombre d’abonnés et par 3 le CA publicitaire sont-ils réalisables, dans un calendrier aussi serré ? Car les formations ne débuteront qu’à la rentrée 2018 et s’étaleront jusqu’en juin 2019…
  • la réduction globale des effectifs et le modèle d’organisation/publication au quotidien sur des plages-horaires plus étendues et la création chronophage des nouveaux contenus entraîneraient aussi une surcharge de travail, les syndicats alertant déjà de potentiels risques psychosociaux. Et face à l’objectif initial d’économie, certains syndicats remettent en cause les bénéfices réels occasionnés par cette réorganisation.
  • une féminisation de l’entreprise toujours repoussée ? Un sujet surveillé par certains syndicats, qui appellent de leurs vœux la nomination de femmes à des postes de haut encadrement, lorsque le plan de départ sera réglé et les effectifs fixés.

Autre sujet sensible : les suppressions de poste sous forme de départs volontaires. Les journalistes en fin de carrière y réfléchiront à deux fois, car le montant du chèque proposé par la direction sera bien moindre que celui auquel ils pourraient prétendre via la clause de cession en cas de vente du titre. Et en interne, la suspicion est de mise sur les intentions réelles des dirigeants dont le Digital Point est motivé par des économies d’échelle importantes au niveau du groupe, de l’ordre de 50 M€… LyonMag a traité en détail ce sujet des conditions de départ récemment.

« Un projet industriel et marketing », c’est le jugement sans appel de l’un des syndicats sur le Digital First, en l’état actuel. Sans être aussi catégorique, on peut déjà se féliciter que le projet rédactionnel soit plus clair avec l’officialisation d’un contenu multimédia en phase avec l’époque. Reste une question : par-delà cette réorganisation, est-il prévu d’insuffler une âme, un ton, une identité à ce journal. Espérons que la question se posera vite, car le temps presse…

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