Rétrospective Bernar Venet au MAC Lyon : la droiture du chaos

« L’objet n’est pas la fin mais la matière de l’art » : cette citation qui accueille le visiteur est un avertissement autant qu’une grille de lecture de la rétrospective dédiée à Bernar Venet et que Thierry Raspail, pour sa dernière programmation, propose au MAC Lyon. La pensée ou le processus de création sont au cœur de cette exposition en mode Benjamin Button, Venet faisant primer le concept sur l’œuvre.

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Dans les vidéos introductives, projetées dans l’amphi du rez-de-chaussée, Venet pédagogise son approche : opposer géométrie et désordre, déterminé et indéterminé. Une ligne (au sens propre comme au sens géométrique) déclinée à travers 170 œuvres qui embrassent 60 ans de carrière sur les trois étages du MAC Lyon. Un parcours antéchronologique nous fait parcourir à rebours les grandes étapes de la vie de l’artiste.

Le 1e étage (2018-1990) introduit le visiteur à ce qui a fait la renommée mondiale de Venet : les gigantesques formes géométriques de métal en acier corten – que l’on peut aussi croiser à divers endroits de Lyon* – occupent pleinement l’espace dont la scénographie a choisi de rabaisser le plafond afin de renforcer l’impression de masse de ces éléments. La disposition dans l’espace de ces sculptures d’acier à la découpe parfaite semble organisée, mais la confrontation révèle leur caractère plus aléatoire, leur superposition ne répondant à aucune logique esthétique ou sémique.

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C’est d’ailleurs le sens de « l’action » de Venet (qui préfère ce terme à celui de performance) dont il a fait une démonstration lors du vernissage. Dans une vidéo, l’artiste provoque un accident : la chute désordonnée de barres de métal parfaitement alignées au mur, laissant la gravité et le hasard décider de la disposition de ces éléments.

Un bon résumé de l’esprit qui parcourt l’œuvre de l’artiste : aller chercher l’inattendu, l’indéterminé, après avoir organisé l’ordre avec rigueur, accepter de ne pas maîtriser la globalité de la création. Si le concept est contrôlé par l’artiste, la matière obéit par contre à ses propres règles. Des lois physiques échappant à son créateur, qui dès lors ne peut que se résoudre à admettre ses propres limites autant qu’il suscite le potentiel imprévu de sa création qui trouve là sa propre identité, son existence autonome, s’affranchit de son auteur. Et chez Venet, l’œuvre est monosémique, elle se suffit à elle-même. Un propos atemporel, absolu, parfaite antithèse de l’œuvre d’Adel Abdessemed, au propos référentiel, ancré dans sa contemporanéité, et qui l’avait précédé dans les murs du MAC il y a quelques mois.

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L’ordre est aussi symbolisé chez Venet par la figure récurrente de la ligne, qu’il n’hésitera pas à explorer dans toutes ses formes et déformations. Une démarche illustrée par ses « gribs » (des « gribouillis » initialement dessinés qu’il reproduit en pièces de métal de grande échelle), ses spirales ou ses surfaces indéterminées.

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Le 2e étage (1983-1966), dédiée à sa période minimaliste et industrielle, explore la source de cette démarche avec ses figures géométriques peintes ou sculptées, ou ses saturations de formules mathématiques surimprimées. Des saturations qui s’expriment sous d’autres formes, comme lorsqu’il demande à quatre scientifiques d’exposer leurs travaux simultanément sur une estrade, en résultant un brouhaha inaudible pour le public (une performance qu’il rééditera aussi lors du vernissage, demandant aux officiels de lire tous en même temps leurs discours d’inauguration).

Venet a très tôt convoqué la science et ses représentants, auxquels il a pu proposer de réaliser des agrandissements photographiques de schémas de leur choix, sans même qu’il soit consulté. Le lâcher-prise et la rigueur, là encore.

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Bernar Venet, artiste préféré des profs de math.

Les mathématiques sont une discipline où la conceptualisation prime, c’est peut-être ce qui explique cette prise de conscience précoce que le concept de l’œuvre prime sur l’objet-œuvre, et qui permet de porter un autre regard sur le dessin industriel d’un tube de métal (dessiné par son frère) alors qu’il n’avait pas les moyens de faire fabriquer ce tube.
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Un credo, déjà : créer, quelque soit la forme, quelles qu’en soient les contraintes. Cet étage est peut-être le plus conceptuel, témoignant d’un radicalisme qu’il a su faire évoluer tout au long de sa carrière pour éviter tout dogmatisme ou essoufflement.

Au 3e étage (1965-1959), les origines, la genèse. Et déjà, sous d’autres formes, la ligne, la matière, le concept et le refus du figuratif. On est tout de suite confronté au tas de charbon (1963), dont les morceaux sont disposés aléatoirement, une œuvre qui pourrait composer une contre-annexe de l’exposé sur la reproductivité de l’art de Walter Benjamin : Bernar Venet présente cette œuvre comme ordonnée (bien qu’il précise que ses dimensions sont non spécifiques) autant qu’indéterminée (les morceaux sont disposés aléatoirement), éphémère (le charbon était retourné au charbonnier qui l’avait fourni) et qui pouvait de fait être simultanément montrée dans divers lieux d’exposition.

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Cette absence de contrôle de l’artiste sur son œuvre est encore plus marquée avec ses reliefs de cartons pliés (1965), recouverts d’une peinture industrielle et dont les acquéreurs avaient pour consigne contractuelle de les repeindre de la couleur de leur choix.

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Dernier illustration avec les Goudrons (1963), toiles recouvertes d’une couche épaisse de cette matière dont Venet favorisait les coulures à la faveur de la position verticale des tableaux, et dont il apprécie aussi la matière et la texture qui évolue en fonction de la température.

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S’il fait partie de ces artistes qui s’aiment beaucoup, on ne peut en revanche reprocher à Bernar Venet une absence de remise en cause perpétuelle, un renouvellement permanent lorsqu’il pense avoir épuisé formellement ses concepts. Ainsi, Bernar Venet fait jaillir l’imprévu de l’inanimé. Le provoque dans une recherche d’absolu, de dépassement de lui-même par ses propres œuvres. Que ce soit à travers ses sculptures monumentales ou des opus bien plus minimalistes, Bernar Venet semble délivrer ce message : il n’y a pas de limite dans la création, tant que l’on provoque le désordre avec rigueur.

* les sculptures de Bernar Venet ont envahi la ville de Lyon en trois points : la place Antonin Poncet, la cour intérieure du Musée des Beaux-Arts et la confluence.

Bernar Venet, 2019-1959
Jusqu’au 6 janvier 2019 au MAC Lyon

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